Caetano Veloso (1942, Santo Amaro da Purificaçao, Etat de Bahia) et Gilberto Gil (1942, Salvador de Bahia) sont au Forest National de Bruxelles le 29 juin. Caetano et Gil, frères en « tropicalisme », septuagénaires à l’air jeune, embastillés par la junte militaire (en 1968), exilés à Londres en 1970, toujours fidèles au génial fondateur, Joao Gilberto, capables des plus grandes scènes avec trois fois rien : deux guitares, une blonde, une auburn, et les chansons les plus belles du monde.
Bruxelles ouvre la tournée qui les conduira ensemble, à voix nues, selon l’art de la conversation et du relais,de la passe, sans ces rythmiques rock, à laquelle l’exquise musique brésilienne a cru devoir céder, au rétablissement de la démocratie : de Vienne à Marciac, en passant par Paris, Montreux, le Sporting de Monte-Carlo et Marseille. Du lourd pour un dialogue intime. Le sommet philosophique de l’amitié. Grand moment de l’été.
En un sens, le spectacle a commencé dans le taxi. Au volant, un joyeux drille célèbre Bruxelles, la Belgique, et enquille les blagues : « Je peux vous raconter une “histoire française” ? » A mon humble avis, il est payé par le Forest National comme ces comiques qui passaient en « vedettes américaines » : « J’y vais ! Ne le prenez pas mal, hein ? Vous savez pourquoi le Français, quand il se couche, pose deux verres, un verre d’eau et un verre vide, sur la table de nuit ? » Langue au chat de courtoisie. « Parce que, s’il se réveille, des fois il a soif, des fois, il n’a pas soif… » Pas mal, on connaissait la version symétrique, elle est moins drôle.
« Au fait, qui joue, ce soir, au Forest National ? » Pédagogue et prudent : « Deux grands artistes brésiliens, Gilberto Gil et Caetano Veloso. » Du tac au tac, nettement moins inspiré : « Excusez-moi d’être jeune… »
On lui fait valoir que, là, on change d’échelle. McCartney et Lennon, il voit ? Ce n’est donc pas une question d’âge. Pendant cinq ans où Jo le taxi était bel et bien de ce monde, même grand et d’ailleurs, de 2003 à 2008, Gilberto Gil a été ministre de la culture de Lula. Caetano Veloso est chanteur, poète, écrivain, cinéaste, il apparaît dans une séquence miraculeuse : Paloma (Cucurrucucu), chantée pour une poignée d’amis dans une maison si bien éclairée par Almodovar (Hable con Ella).
Petites fables bien troussées
Le second miracle, c’est que, dans une salle ingrate, surdimensionnée, à peu près potablement sonorisée à partir de la sixième chanson, l’intimité précieuse, la délicatesse, leurs petites fables si bien troussées que l’on croit les comprendre passent à merveille. Comme entre amis.
Ouverture, à tout seigneur tout honneur, Back in Bahia par Gilberto Gil, la chanson de l’exil, ses Regrets (Du Bellay) à lui, son Cahier du retour au pays natal (Césaire). Sur les accords et rythmes tropicalistes où danse la voix. Tropicalia viendra bientôt. C’est ce glissement, cet admirable tremblement du tempo, cette mise en place infinitésimalement bougée – tant de références à la photographie dans la « bossa-nova » –, cette poésie Rolleiflex qu’ils doivent tous deux, Caetano et Gil, à Joao Gilberto et Antonio Carlos Jobim.
Ce jeu avec l’exactitude n’est pas reproductible. Toute bossa-nova adaptée dans une autre langue redevient carrée. Seuls les jazzmen avaient compris l’affaire. Stan Getz au premier chef, dans ses trios avec Joao et Astrud Gilberto. Poussant l’intelligence du texte jusqu’à partir avec Astrud, ce que Joao prit très mal.
Caetano enchaîne sur Gil : Coraçao Vagabundo. Brève acclamation, comme pour la plupart des chansons, connues ou reprises en chœur (Tropicalia, Expresso 2222…) A Marginalia (Gil) succède une séquence de quatre chansons interprétées par Caetano, dont E de Manha et Sampa. Tout a l’air simple, spontané, réglé. Superbe Tonada de Luna Llena, version troublante de Come Prima, très enlevée, de Sao Joao, Xango Menino.
Le plus souvent, ils jouent et accompagnent ensemble. Parfois, Caetano pose la guitare. En fin de Eu Vim da Bahia, il se lève et esquisse quelques pas de danse. La grâce pure. Le temps n’existe pas. Il s’est lové dans le temps du tempo. Esoterico, Tres Palavras, Toda Menina, tout y passe. Les chansons de l’un sont à l’autre.
« Comme à la maison »
A partir du premier bis, Desde Que o Samba e Samba – Caetano Veloso, voix croisée avec Gilberto Gil –, grand délire. A la vérité, le délire, très contenu pendant l’interprétation des chansons, explose à la fin d’une trentaine de titres. De toute façon, les rappels, on ne les supporte qu’avec eux, les grands Brésiliens, comme on les aimait avec Brassens, Freddy Garcia à Mexico, Tom Waits au Palace.
Dans le « spectacle vivant » (on aimerait bien en voir du mort), le rappel est devenu une plaie, un vulgaire bonus, un dû puéril, le rabiot à la cantine. Ici, on en redemande. C’est devenu un cliché de prétendre – d’autant que c’est de moins en moins le cas – qu’ils jouent « comme à la maison ». C’est le cas, vérifiable, minuscules géants sur une immense scène qu’ils occupent de l’âme et des paroles, comme s’ils regardaient la mer. Parce qu’il y a la plage, Bahia, les vagues, le vague à l’âme, la saudade. Mais il y a aussi la double entente, les doubles sens, l’engagement sensible et la trace des luttes. Un des thèmes les plus célèbres de Sonny Rollins, paraphe de ses concerts, s’intitule Don’t Stop The Carnival ! On aimerait le dire. On y pense. Même si le destin de la fête, on ne le sait que trop, c’est sa fin.
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En concert le 3 juillet à Vienne (festival Jazz à Vienne) ; le 6 à Paris (Palais des congrès) ; le 15 à Montreux (Montreux Jazz Festival) ; le 23 à Monaco (Monte-Carlo Sporting Summer) ; le 24 à Marseille (Jazz des cinq continents) ; le 2 août à Marciac (Jazz in Marciac).
