Impressionnant ! Un déferlement d’applaudissements a déchiré le plafond du Théâtre du Châtelet, à Paris, le 21 juillet, pour saluer la compagnie Alvin Ailey. Et pas simplement à la fin de la représentation, mais pendant aussi, et pas qu’un peu ! Ajoutez-y des cris, des hululements en veux-tu, en voilà, il y a longtemps qu’on n’avait pas assisté à une dinguerie pareille. Public à fond, excitation à tout casser, danseurs en extase, un succès qui laisse bouche bée.
Régulièrement à l’affiche du festival Les Etés de la danse depuis dix ans, la troupe américaine, fondée en 1958 par Alvin Ailey (1931-1989), fait toujours un carton à Paris. Elle en est à son quatrième passage. Avec encore des nouveautés chorégraphiques pour appâter le spectateur qui n’en a visiblement pas besoin tant le label d’excellence de cette compagnie fonctionne tout seul. « Je crois que le grand public a besoin de ce type de spectacles actuellement, assène Valéry Colin, directeur des Etés de la danse. C’est une danse qui donne, pas loin du show d’ailleurs. Sans compter que les 35 danseurs sont, il faut tout de même le dire, d’une beauté rare et loin des schémas occidentaux. Ce sont de véritables athlètes de la danse. »
Rien que du bon donc à mettre dans l’escarcelle. Pièces variées, musiques pulsantes, danses impeccables et faciles à capter, énergie qui emballe, la Alvin Ailey American Dance Theater ferre tous les publics. Cette ferveur inentamée depuis la mort en 1989, à l’âge de 58 ans, de ce porte-drapeau de la communauté noire aux Etats-Unis « plutôt apolitique, selon la danseuse et complice de la première heure Sylvia Waters, mais très affecté par des mouvements comme celui des Black Panthers ». D’abord sous la direction de Judith Jamison, de 1989 à 2010, figure de proue ayant travaillé avec Ailey, elle a été prise en main depuis 2011 par le chorégraphe Robert Battle, qui négocie un nouveau virage esthétique.
Des choix esthétiques précis
L’identité artistique afro-américaine, « négro-américaine » disait-on dans les années 1970, de la Alvin Ailey American Dance Theater oblige à des choix esthétiques précis. Même si Ailey ouvrait déjà sa troupe à d’autres chorégraphes que lui, la culture noire, qu’elle soit jazz, hip-hop ou contemporaine, reste le cœur battant du répertoire. Tout en conservant les fondamentaux d’une écriture dynamique, aux hanches souples, enracinée dans une technique solide, Robert Battle donne un coup de chausson dans les habitudes.
D’un côté, il remonte le solo Awassa Astrife/Ostrich (1932) d’Asadata Dafora, originaire de la Sierra Leone, dans lequel un guerrier traditionnel se métamorphose en autruche et fait vibrer la fibre hip-hop soul avec Home (2011) de Rennie Harris, rebaptisé par la presse anglaise « le Basquiat de la danse contemporaine aux Etats-Unis ». De l’autre, il parie sur l’expressivité de Minus 16 conçu par l’Israélien Ohad Naharin et la sensualité planante d’After the Rain (2005) du Britannique Christopher Wheeldon.
Dans ce contexte, Robert Battle a signé un petit bijou qui a fait crier la foule, le 21 juillet. Intitulé Strange Humors (1998), ce pas de deux fait swinguer deux hommes dans un couloir de lumières. A distance, sur une partition percussive et orientale de John Mackey, ils sautent, ondulent, traversés par des soubresauts nerveux. Un dialogue rapide, malicieux, qui s’amuse de ses références en pariant sur l’humeur joueuse des danseurs. Avec toujours en filigrane la ligne longue, bondissante d’Ailey.
Survivre à la disparition d’un chorégraphe-fondateur devenu une légende de la danse est une entreprise complexe. User les pièces d’un artiste a ses limites même si certaines œuvres semblent increvables. C’est le cas par exemple de The River (1970) d’Alvin Ailey, de Night Creature (1974), sur des musiques de Duke Ellington, et surtout de Revelations, chorégraphié en 1960 par un Ailey âgé de 29 ans qui se souvient de son enfance et de ses dimanches avec ses parents – des ouvriers agricoles du Texas – à l’église baptiste. Ce spectacle-culte est devenu un classique de la troupe et plus globalement de la danse. En trois parties, sur des negro spirituals et des gospels, Ailey déplie une fresque inoubliable de l’histoire des Noirs américains. Tantôt en jupons à volants blancs façon Caraïbes, tantôt en robes jaunes à dentelle, les danseurs ravivent la flamme spirituelle d’une œuvre qui file la chair de poule depuis cinquante-cinq ans.
Alvin Ailey American Dance Theater. Etés de la danse, Théâtre du Châtelet, Paris 1er. Jusqu’au 1er août à 20 heures. Tél. :

