En Ethiopie, Arthur Rimbaud, l’inconnu de Harar

« Rimbaud, Rimbaud…, murmure Shekib Ahmed Jiddawi en versant une quatrième cuillère d’un sucre sec dans sa tasse de thé. C’était un homme tourmenté ! » Assis dans un troquet, impeccable dans son costume beige, Shekib pérore sur la vie du poète qu’il dit connaître sur le bout des doigts. Pendant des années, cet ancien guide éthiopien l’a racontée aux touristes.

Nous ne sommes ni à Charleville-Mézières, dans les Ardennes, la ville qui a vu grandir Rimbaud, ni à Paris, le lieu de ses pérégrinations poétiques. Nous sommes à Harar, une ville millénaire classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, à 500 kilomètres à l’est de la capitale Addis Abeba. Le jeune Rimbaud est arrivé en décembre 1880, à 26 ans, dans cette cité musulmane alors sous tutelle égyptienne. Il avait abandonné la poésie pour se consacrer aux voyages en Europe, et au négoce au Moyen-Orient et en Afrique.

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« Le Harar », cette contrée inconnue et mystique, entourée de remparts datant du XVIe siècle, où l’auteur d’Une saison en enfer s’est installé à trois reprises entre 1880 et 1891, a intrigué de nombreux rimbaldiens. À l’époque, Harar était une cité glorieuse, carrefour commercial entre la péninsule arabique et le reste du royaume d’Abyssinie où l’on vendait du café, de l’encens, du musc, des peaux de bêtes.

« Rimbaud me fascine, lance Shekib en esquissant un sourire qui dévoile des dents abîmées par le tabac et le khat. Mais aujourd’hui, il n’est plus qu’un fantôme à Harar. » Ce que confirme le jeune guide Abdoul. Selon lui, le poète est un inconnu en Ethiopie. « La plupart des habitants de Jugol le confondent avec le “Rambo” de Sylvester Stallone », s’amuse celui qui accompagne quotidiennement les touristes dans ce qu’il appelle la « vraie fausse » maison de Rimbaud, un musée en mémoire du poète. Il n’a pas lu un mot de son œuvre mais il a flairé la bonne affaire, « c’est un peu notre gagne-pain ! ».

Pour se rendre dans cette demeure où le poète n’a jamais vécu, il faut traverser des ruelles étroites aux murs de roche calcaire fixée par de la boue et peints de blanc, de bleu, de jaune et de vert, qui font la spécificité de Jugol, la vieille ville de Harar.

« Les seuls Hararis qui savent de qui on parle n’en ont pas une très bonne image », Abdulnasir Abdulahi Garad, conservateur de la maison Rimbaud.

Le centre culturel Arthur Rimbaud est une immense bâtisse à étages faite de bois construite par un marchand indien à la fin du XIXe siècle. L’intérieur, assez sommaire, offre à voir des clichés de Harar de l’époque pris par l’Autrichien Philipp Paulitschke ou par Rimbaud lui-même. Quelques vers du Bateau ivre traduits en amharique tapissent les murs. Ci et là, des bribes d’information sur sa vie. Le conservateur du musée, Abdulnasir Abdulahi Garad, ne connaissait pas le poète quand il a obtenu le poste, il y a quatre ans. Mais depuis, il a dévoré ses biographies et aime réciter quelques vers. « La plupart de ses poèmes étaient comme des prophéties, assure-t-il. Il a vécu ce qu’il a écrit ! »

   
La "maison Rimbaud", un musée en la mémoire du poète, à Harar, ville de l'est éthiopien où il a vécu. Crédits : Elias Asmare    

Une image controversée, des souvenirs flous

Mais les Hararis d’aujourd’hui se souviennent surtout du Rimbaud contrebandier qui a vendu des armes au roi du Choa Menelik, futur empereur d’Ethiopie, qui a pris la ville de Harar en janvier 1887. « Les seuls Hararis qui savent de qui on parle n’en ont pas une très bonne image, déplore Abdulnasir Abdulahi Garad. Ils ne gardent en mémoire que la légende noire : le trafic d’armes, les rumeurs sur ses mœurs légères et les accusations d’espionnage. »

À son arrivée comme conservateur du musée, Abdulnasir Abdulahi Garad a interrogé des dizaines de vieillards de Jugol sur ce « farendj », le nom donné aux étrangers. Certains en avaient vaguement entendu parler, d’autres soutenaient mordicus qu’ils l’avaient connu enfants, soit bien des années après sa mort. Il a tout de même retrouvé celui qui pourrait être l’arrière-arrière-arrière-arrière petit-fils de Djami Wadaï, le domestique de Rimbaud, à qui le poète français avait légué 3 000 francs avant sa mort. Mais l’homme en question, Hassan Abdurehmane, bijoutier à Harar, ne connaît rien de la vie de son « ancêtre » et préfère ne pas ébruiter la rumeur de son lien de parenté. « Je ne désespère pas, indique le conservateur du musée. Il faut redorer l’image de Rimbaud et rétablir la vérité sur sa vie à Harar. »

(..) Suite Journal Le Monde

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