
A l’âge de 37 ans, Adrian Younge est le nouveau producteur de Los Angeles à la mode chez les chanteurs soul et chez les rappeurs. Il vient de composer les musiques du nouvel album de Bilal, Another Life (BBE, sortie prévue le 28 août) et devrait publier à l’automne une compilation, The Midnight Hour, avec Ali Shaheed Muhammad, le DJ du groupe de hip-hop A Tribe Called Quest. Le disque accueillera pour les voix Cee Lo Green, Marsha Ambrosius, Carolina, chanteuse de Tel-Aviv, Laetitia Sadier du groupe Stereolab, le rappeur vétéran Big Daddy Kane.
Le 6 juillet, Adrian Younge était à Paris pour accompagner les seconds couteaux du Wu-Tang Clan avec son groupe de musiciens, Venice Dawn. Les figures historiques, RZA, Method Man, Raekwon, avaient fait défection à la dernière minute, comme Ghostface Killah avec qui il venait pourtant de sortir le deuxième volume de leur histoire fantastico-mafieuse, Twelve Reasons to Die II. Pas désarçonné pour autant, Adrian Younge, qui porte avec élégance les costumes trois pièces en tweed, garde le sourire.
Matériel analogique
Son ascension a commencé avec son travail sur la bande originale de Black Dynamite, une comédie noire réalisée par Scott Sanders, en 2009, puis avec ses rééditions des Delfonics. Sollicité par RZA, il se met à composer pour le meilleur MC du Wu-Tang Clan, Ghostface Killah. Jay-Z l’embauche puis viennent taper à sa porte les Soul Mischief et Kendrick Lamar qui participe aussi au disque de Bilal. Adrian Younge a une particularité : il ne travaille qu’avec du matériel analogique utilisé dans les studios de 1968 à 1973.
A 18 ans, quand il commence à composer des morceaux hip-hop, il se rend vite compte que les échantillons qu’il emprunte sont bien meilleurs que ses productions ou celles de ses collègues. De parents nés en Guyane britannique et émigrés à Los Angeles avant sa naissance, le tout jeune étudiant en sciences politiques et en droit s’achète alors un Fender Rhodes, une basse acoustique, une batterie et s’entraîne « jusqu’à ce qu’il en sorte quelque chose de bon à enregistrer ». Il enseigne le droit dans une école des métiers du spectacle puis devient disquaire.
Caverne d’Ali Baba
Quand Adrian Younge accorde des entretiens en dehors des Etats-Unis, c’est d’ailleurs toujours à côté d’un magasin de disques. Il profite de ses voyages pour dénicher des perles, qu’il vend dans son magasin The Artform Studio, dans le quartier de Downtown, soigneusement étiquetées, la plupart du temps scellées, preuve que le vinyle n’est pas rayé. Ses bacs de 33-tours et de 45-tours, sa collection de livres musicaux et de tourne-disques, qui envahissaient leur domicile, empiètent sur le salon de coiffure de sa femme, reléguée dans l’arrière-salle, avec sa pleine complicité : « Quand la crise a frappé, en 2008, confie la dame, je lui ai dit qu’il serait temps qu’il fasse quelque chose de ses disques. »
Bien lui en a pris. Le magasin est une caverne d’Ali Baba pour les passionnés, des DJs aguerris à l’art de fouiner, de creuser dans les bacs de vinyles aux novices. Adrian Younge a ainsi pris la peine d’inscrire sur un autocollant le groupe de rap qui s’est inspiré de tel ou tel album – Death of Autotune, de Jay Z, qui a, par exemple, samplé le In The Space, de Janko Nilovic. Les prix des vinyles sont élevés mais l’ancien professeur de droit applique ce qu’il enseignait à ses étudiants : « Les gens sont prêts à payer beaucoup d’argent pour du contenu. Notre monde est bouleversé car on peut télécharger gratuitement beaucoup de musique… Cela a révolutionné l’industrie du disque. Les gens arrivent à saturation. La seule chose qui nous sauvera, c’est la qualité de notre contenu. »
