Sony Labou Tansi, écrivain prophète malgré lui

Les parutions conjointes en ce début d’automne d’un recueil de textes critiques et d’une somme poétique inusuelle permettent enfin de prendre la pleine démesure de l’écrivain congolais de langue française Sony Labou Tansi.

L’écrivain congolais Sony Labou Tansi, né en 1947 dans l’ancien Congo belge, mort sur l’autre rive du fleuve Congo en 1995 au Congo-Brazzaville, n’est pas un inconnu ou du moins ne devrait pas l’être. En tant que romancier et homme de théâtre, il est considéré depuis des décennies comme un témoin essentiel par ceux pour qui la pensée de la période historique du « postcolonialisme » doit engendrer un monde moins inhumain, à l’exemple d’Achille Mbembe. Deux parutions quasi simultanées en ce début d’automne 2015 donnent toutes les clés pour se pénétrer de l’importance de l’œuvre protéiforme de Sony Labou Tansi, où la poésie désormais trouve une place centrale.

Vingt ans après sa mort, on ne pouvait tout d’abord imaginer meilleur chemin vers son œuvre que l’édition ordonnée des « textes critiques » de l’écrivain congolais. C’est chose faite au Seuil sous le titre Encre, sueur, salive et sang, qui ravive les « monstres » intimes de l’auteur en 1979 de La Vie et demie et en 1981, notamment, de L’État honteux et de La Parenthèse de sang. Dans sa présentation de l’ouvrage, qu’elle a établi, Greta Rodriguez-Antoniotti indique à juste raison qu’il « ne nécessite pas […] d’éclairage particulier, qu’il soit biographique, politique, culturel… », à quelques précisions près (en notes) sur « “l’intention de parole” de Sony ».

Sony Labou TansiSony Labou Tansi © Christophe Laurentin

C’est dire si l’auteur de ces textes critiques donne lui-même chair (« viande », dirait-il, au regard de l’état du monde) à ses colères, à son humour dévastateur, à sa fièvre créatrice aussi, à l’appui de lettres ouvertes, entretiens, préfaces et autres interventions couvrant la période des années 1973 à 1995. « La maladie de Sony Labou Tansi, c’est le monde », écrit dans son avant-propos Kossi Efoui. Greta Rodriguez-Antoniotti lui fait écho en rappelant judicieusement ces remarques de Karl Marx sur la « honte », notion clé de l’univers créatif de Sony Labou Tansi, qui « est déjà une révolution », affirme Marx, ajoutant que « si toute une nation avait honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-même avant de bondir ».

Écrivain de langue française, Sony Labou Tansi l’est devenu à la manière de son aîné congolais révéré, le poète Tchicaya U Tam’si (1931-1988). En bon connaisseur de Tchicaya, le spécialiste des littératures francophones Jean-Louis Joubert a indiqué que le vocable « U Tam’si », pseudonyme d’auteur, peut se traduire en kikongo (la langue commune aux deux poètes) par « qui parle de son pays » ou « qui parle pour son pays ». C’est à son aîné que s’est référé Sony pour forger son propre nom d’auteur en « Tansi ». Ainsi, dit-il, « je témoigne d’un peuple », précisant : « Je n’ai jamais eu recours au français, c’est lui qui a eu recours à moi. »

Un mot entre tous, récurrent dans ces textes de Sony Labou Tansi, frappe comme porté de plus loin et à l’horizon du temps, c’est celui de « cosmocide » : « si l’Afrique meurt », dit-il, « elle ne fera qu’inaugurer le cosmocide ». Entendons par là, bien sûr, l’asservissement et le pillage d’un continent, ses tueries épouvantables, ses génocides passés et actuels, sur fond de pouvoirs tragiquement bouffons, ubuesques. Mais la crainte de Sony Labou Tansi englobe jusqu’au devenir écologique de la planète, de l’espèce. La vie, tout simplement. Ainsi dans un entretien avec l’écrivain mauricien Édouard J. Maunick en 1979 se récrie-t-il : « La Vie et demie, c’est le premier roman que je publie. J’ai l’impression qu’à propos de ce livre tout le monde s’est foutu dedans. On s’empresse de dire : c’est un livre sur les dictatures africaines. À tous je dis : relisez ! En fait, La Vie et demie est un livre sur la vie. La vie que nous avons cessé de respecter. » Il n’est à cet égard que de lire ces lignes de Sony Labou Tansi sur son « métier d’écrivain » : « Je crois, tous comptes faits, que j’écris pour une raison aussi simple que le désir profond d’imiter ma grand-mère qui, lorsqu’elle arrivait à l’endroit de la savane où elle devait faire son champ de manioc ou d’arachides, se mettait à genoux, se concentrait et parlait à la terre avec des mots remplis de douceur… »

Ce faisant, l’homme qui se fait connaître dans les années 1970 grâce aux concours interafricains de RFI et le festival des francophonies de Limoges qui fait jouer sa troupe, le Rocado Zulu Théâtre, peut assener ses avertissements : « La bombe de la pauvreté doit être désamorcée ou bien elle sera plus terrible que toutes vos bombes. » Dénonçant sans relâche le « fameux dialogue Nord-Sourd », il moque le « cannibalisme culturel de l’Europe – […] de San Francisco à la presqu’île de Kamtchatka en passant par Francfort » : « Jadis nous parlions de cinq continents : aujourd’hui, nous sommes dans un monde qui n’a plus que deux continents, la Tiersmondanie ou Sud-Monde et la Cannibalomanasie ou Nord-Monde. »

Le drapeau jeté à bas par l’infamie mais toujours dressé aux vents de l’histoire de Patrice Lumumba, une négritude directement héritée de Césaire, plus frondeuse à l’égard de Senghor, voici le parti du rêve, « le pays innommé », cette « littérature du fleuve » que partage Sony Labou Tansi avec son aîné Tchicaya U Tam’si qu’il célèbre à de nombreuses reprises dans Encre, sueur, salive et sang. « Je sais que je mourrai vivant. Tous les hommes devraient mourir vivants. C’est si beau », avait confié Sony Labou Tansi à Bernard Magnier dans l’un des entretiens recueillis. De celui qui ne tenait nullement à passer pour un prophète (sinon, c’est que ce serait trop tard, dit-il en substance à la toute fin d’un entretien télévisé de 1991, lors de la brève parenthèse démocratique du Congo-Brazzaville), c’est la parole vivante, à l’œuvre, que vient conjointement libérer la parution d’une volumineuse autant que miraculeuse somme critique de ses poèmes – pour la plupart inédits –, coéditée par CNRS Éditions et l’ITEM, l’Institut des textes et manuscrits modernes.

Mais je débarque / À titre posthume »

Représentez-vous une Pléiade de plus grand format, et dont la plupart des pages (à l’exception des recueils récemment publiés), par extraordinaire, seraient biffées, et comme surchargées typographiquement en tous sens. Vous venez d’ouvrir les Poèmes de Sony Labou Tansi dans l’édition critique « génétique » coordonnée par Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, un volume de 1 252 pages. La double page présentée ci-dessous illustre par un exemple simple (un poème isolé, retrouvé) le travail accompli par les chercheurs, qui n’ont évidemment pas reproduit l’ensemble des manuscrits autographes. Ayant toute connaissance des principes éditoriaux qui ont prévalu à l’établissement des poèmes à partir des manuscrits originaux, on peut les citer sans ratures ni surcharges si leur dernier état apparaît clairement.

Nicolas Martin-Granel a raconté pour le site SlateAfrique les nombreuses péripéties qui ont entouré le regroupement des manuscrits de poèmes de Sony Labou Tansi après sa mort brutale, des suites du sida. Au total, ce ne sont pas moins de dix-sept cahiers de poèmes qui ont été retrouvés, dont la présente édition met au jour les différents états (variantes, versions). Poète avant tout, Sony Labou Tansi avait été découragé par tous, en Afrique et surtout en France, de continuer à écrire des poèmes, et même d’essayer de les publier. Mais, comme le soulignent les éditeurs, il s’est plu comme nul autre à refaire la « genèse » de cette histoire. Il s’est entêté, peaufinant ses manuscrits pour qui remonterait à la source de son œuvre, inscrivant sa poésie au ressac, dans le processus même de sa formation.

Voici un poème extrait de Ici commence ici :

Quand Ce temps sera fini Que dans nos yeux Montera Le sable fin

Quand Sur nos vies fermera l’énorme crabe de l’oubli…

Vous les pierres Vous les ronces Vous les cailloux Serez témoins

l’être assassinera la matière et vous l’ouvrirez pour constater qu’il n’y a pas de fin que chaque grain de sable est une carte du monde

On appréciera par-dessus tout combien cet homme de parole, de prise de parole, s’est attaché à préserver dans ses poèmes cet élan verbal initial, et le mouvement imprimé, se défiant de tout ce qui pourrait endiguer cette parole, jusqu’à la notion d’œuvre achevée, toujours à proportion d’une authentique expérience de vie (voir en Prolonger comment il traduit exemplairement ce refus dans son Poema verba en n’accordant pas son “je” à ce qu’il fustige). Comme le précisent les éditeurs des Poèmes, ce « premier volume » de Sony Labou Tansi « se devait de commencer par la poésie, pour commencer par le commencement et réparer l’injustice. À titre posthume, exactement comme il l’avait prédit dans Ici commence ici : “Mais je débarque / À titre posthume” ».

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Sony Labou Tansi :

– Encre, sueur, salive et sang, « Textes critiques », édition établie et présentée par Greta Rodriguez-Antoniotti, Le Seuil, 206 p., 17 €.

– Poèmes, « Édition critique », coordinateurs Claire Riffard et Nicolas Martin-Granel, en collaboration avec Céline Gahungu, coll. « Planète libre », CNRS Éditions/ITEM, 1 252 p., 45 €.

Patrice Beray

Médiapart

 

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