Deux photographes seulement couvrent l’événement, mais pas n’importe lesquels : Gisèle Freund et David « Chim » Seymour. Les trois écrivains et artistes dont il va être question dans cette série d’articles, Aragon, Pasternak et Claude Cahun, à travers trois remarquables biographies, se sont croisés à la Mutualité ces quatre jours-là.
Seymour photographie Louis Aragon, en bord de tribune. Deux jours plus tôt, l’écrivain, en phase ascensionnelle dans le Parti, a raccompagné chez lui son ami le poète René Crevel qui s’est suicidé le soir même, à la fois désespéré par une nouvelle offensive de la tuberculose et l’aboutissement de ce congrès dans lequel il s’était beaucoup investi. Ehrenbourg, maître d’œuvre soviétique, entendait bien priver les surréalistes de parole (la gifle que lui avait assenée André Breton n’ayant pas détendu l’atmosphère).
Gisèle Freund, elle, photographie Boris Pasternak, alors presque inconnu en France (Ma sœur, la vie n’est pas encore traduit, Jivago est à l’état d’esquisse), qu’on a autoritairement tiré de sa dépression nerveuse pour l’expédier à Paris avec Isaac Babel. Les écrivains français ont exigé leur présence en complément d’auteurs soviétiques aussi impeccables idéologiquement que médiocres.
Personne n’a photographié Claude Cahun, ces jours-là. L’« artiste polyvalente », l’anti-muse, comme dit le titre du livre qui lui est consacré, a écrit, deux semaines avant, un texte anti-stalinien ; elle n’aime pas Aragon (dont la rupture avec Breton est plus que consommée), et rallie la minuscule salle adjugée in extremis aux surréalistes. Coupures d’électricité, sono défectueuse, sabotage technique, personne ou presque ne saura alors que Breton entendait dénoncer à la fois la vacuité « d’une défense de la culture » fédératrice à peu de frais, les tout premiers procès staliniens, et prendre la défense de Victor Serge alors relégué au Kazakhstan. 1897, 1890, 1893 : les vies et les œuvres d’Aragon, Pasternak et Cahun, nés fin du XIXe, traversent le XXe, et en sont traversées. Quelques années plus tard les purges, le Goulag, la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale, le nazisme (et l’âge, parfois quand même) auront tué pas mal des participants à ce Congrès de 1935. Ces trois-là ont survécu et fait acte de résistance, chacun à leur façon.
- Dominique Conil
- Médiapart

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