Ce 28 mars 1946, le McMillin Theater de l’université Columbia, à New York, est plein à craquer pour venir écouter Albert Camus. Claude Lévi-Strauss, alors conseiller culturel de l’ambassade de France, grand ordonnateur de l’événement, s’attend tout au plus à 600 personnes. Ils seront finalement plus du double à assister à la conférence de « l’écrivain le plus audacieux de la France d’aujourd’hui », comme le qualifie Justin O’Brien dans un article publié peu avant dans New York Herald Tribune. Le directeur du département de langues romanes de Columbia n’en revient pas : jamais on n’avait vu autant de monde pour un événement en français. Dans le public, des anciens GI, tout juste rentrés d’Europe, qui sont venus l’écouter, un exemplaire de Combat sous le bras. L’émotion est à son comble.
Soixante-dix ans après ce qui fut le seul voyage de Camus aux Etats-Unis, New York lui rend hommage avec A Stranger in the City, un festival qui se tient jusqu’au 19 avril, grâce à l’Albert Camus Estate, en collaboration avec l’historien Stephen Petrus. Au programme, des conférences, la projection de Lo Straniero, de Luchino Visconti, ou de Loin des hommes, de David Oelhoffen, un récital d’Eric Andersen, qui chantera des extraits de son album Shadow and Light of Albert Camus ; Robert Zaretsky, auteur de A Life Worth Living, discutera à la New York Public Library avec Adam Gopnik, journaliste au New Yorker, de la modernité de l’œuvre du philosophe, tandis que la chanteuse Patti Smith lira des extraits de ses œuvres préférées.
Un cri du cœur
L’un des points d’orgue du festival a eu lieu, lundi 28 mars, à Columbia, où l’acteur américano-danois Viggo Mortensen, qui joue dans Loin des hommes, a lu le texte qu’avait prononcé Camus il y a soixante-dix ans, intitulé « La crise de l’homme ». A l’époque, l’écrivain est encore inconnu aux Etats-Unis. Le voyage coïncide d’ailleurs avec la publication de la première traduction de L’Etranger. « Il y avait toutefois à l’époque une grande curiosité de la part des Américains, qui n’avaient plus eu de contact avec la France depuis cinq ans, explique Alice Kaplan, qui dirige le département de français à Yale et qui a retrouvé dans les archives de la Beinecke Library le tapuscrit annoté de la main de Camus. Les gens, aux Etats-Unis, avec l’esprit pragmatique qui les caractérise, voulaient savoir comment la France allait se reconstruire. »
Son discours est un cri du cœur contre cette civilisation qui vient d’enfanter le nazisme. Un texte où, tel un spectre, le mot « terreur » revient sans cesse sous sa plume. « Il en avait terminé avec le cycle de l’absurde et était déjà entré dans celui de la révolte », souligne Mme Kaplan.
Camus choisit d’illustrer cette « crise de l’homme » à travers « quatre histoires courtes que le monde a commencé à oublier ». Parmi elles, celle de cette mère qui se jette aux pieds d’un officier allemand alors qu’il s’apprête à faire fusiller ses trois fils. Il lui propose alors d’en épargner un à condition que ce soit elle qui le choisisse. Elle désigne son aîné, chargé de famille, condamnant les deux autres. Ou bien encore cette scène de femmes déportées dans les camps qui, sur le chemin du retour, à leur libération, aperçoivent un enterrement qui les plonge dans un fou rire hystérique. « C’est comme cela que l’on traite les morts ici ? », disent-elles.
Sentiments mélangés
« Oui il y a une crise de l’homme, affirme Camus, puisque la mise à mort d’un être peut être envisagée autrement qu’avec l’horreur et le scandale qu’elle devrait susciter, puisque la douleur humaine est admise comme une servitude un peu ennuyeuse. » Et pour lui, « il est trop facile, sur ce point, d’accuser seulement Hitler et de dire que la bête étant morte, le venin a disparu. Car nous savons bien que le venin n’a pas disparu, que nous le portons tous dans notre cœur même, et que cela se sent dans la manière dont les nations, les partis et les individus se regardent encore avec un reste de colère ». Soixante-dix ans plus tard, ce reste de colère n’a toujours pas disparu.
Camus restera un peu plus de trois mois à New York. Trop court pour se forger des convictions sur l’Amérique, mais suffisant pour éprouver des sentiments mélangés. « J’ai aimé New York, de ce puissant amour qui vous laisse parfois plein d’incertitudes et de détestation : il arrive qu’on ait besoin d’exil », écrit-il dans le magazine Formes et couleurs en 1947. L’écrivain est ébloui devant l’orgie de lumière et l’abondance de vivres alors que la France vit encore dans la pénurie. Un New York où il avoue « perdre pied entre le luxe démesuré et le mauvais goût débordant jusque sur les ahurissantes cravates, l’antisémitisme et l’amour des animaux (…), le métro qui fait penser à la prison de Sing-Sing. »
Les Américains, eux, en garderont une trace beaucoup moins fugace. « La gauche américaine a toujours adoré Camus quand il était plus ou moins critiqué en France, affirme Mme Kaplan. Les Black Panthers ont lu Camus, et la militante des droits de l’homme Angela Davis évoquait souvent Le Mythe de Sisyphe. La seule intellectuelle américaine qui garde ses distances dans ces années-là, c’est Susan Sontag, parce qu’elle prend une position sartrienne pour être à la page avec ce qui se passe en France. Mais, très vite, Albert Camus sera largement enseigné etles gens commenceront à le lire massivement ».
