Il y a du Hegel dans le groupe de rap PNL

 

 

Couverture du numéro 104 (daté juillet 2016) du bimensuel américain « The Fader », avec le duo français PNL en couverture.  

« Le Monde ou rien. » Il ne s’agit ni de la plainte d’un lecteur fidèle, clabaudant dans un kiosque à journaux en rupture de stock, ni du caprice d’une célébrité, exigeant à tout prix d’apparaître dans nos colonnes. Cette phrase, ne nous en déplaise, donne son titre au morceau qui ouvre le deuxième album de PLN, Le Monde Chico, paru en novembre 2015. Elle coiffe aussi, dans sa traduction anglaise « The World or Nothing », le long article que vient de consacrer le bimensuel culturel The Fader à ce duo de rappeurs – troisièmes artistes français, après Phoenix et Charlotte Gainsbourg, à orner la couverture de la prestigieuse revue américaine.

Notre consœur Atossia Abrahamiam, qui collabore également au New York Times et à Al-Jazira, a réussi là où l’ensemble de la presse hexagonale avait échoué : passer suffisamment de temps avec Tarik et Nabil, alias Ademo et N.O.S., dans leur cité des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes, et dans leur studio d’enregistrement, à Clichy, pour infléchir leur politique de communication. Jusqu’ici, les deux frères n’avaient jamais donné d’interview ni posé pour un photographe étranger à leur cercle amical. , entre deux clichés flashy, des bribes biographiques émergent enfin entre les lignes, dans un malin mélange de pudeur et de marketing : sont évoqués, pêle-mêle, les origines corsico-algériennes de PNL, le passé carcéral d’Ademo, le financement par le trafic de drogue de leurs albums, leur rapport à l’islam, leur perfectionnisme en studio, leur « isolationnisme »

La journaliste commence son article en relevant que Le Monde ou rien – 41 millions de vues sur YouTube – a inspiré l’un des slogans-phares des manifestations contre la loi travail. Elle conclut en décrétant que « vous n’avez pas besoin de comprendre le français pour apprécier les chansons de PNL ». Lire une contradiction entre ces deux idées, ce serait nier la dialectique qui anime les meilleurs artistes hip-hop depuis sa création, à la fin des années 1970, dans les quartiers les plus pauvres de New York.

        Lire le reportage : La planète rap s’affiche en tête des manifs

   

Accros aux acronymes

Au fil des cours d’esthétique qu’il donne au début du XIXe siècle, Hegel opère une classification des arts, du plus matériel au plus immatériel. « Tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante, qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser », écrit le philosophe allemand. Par son gigantisme et sa pesanteur, l’architecture arrive en tête ; la musique, « art dont l’âme se sert pour agir sur les âmes », et la poésie, art « qui a réussi à s’élever à la plus haute spiritualité », ferment la marche.

En un sens, le hip-hop s’est toujours nourri de cette tension entre urbanité et musicalité ; c’est un genre où pactisent, pour reprendre la hiérarchie d’Hegel, architectes et poètes, matérialistes durs et purs esprits ; vissés à la cité, les rappeurs peuvent tout aussi bien viser les cieux.

Le hip-hop s’est toujours nourri de cette tension entre urbanité et musicalité

Voyez, par exemple, les noms des groupes les plus fameux : NWA, NTM, IAM, TTC, LL Cool J ou Warren G hier ; SCH, MHD, MZ, DTF, GLK ou PNL, donc, aujourd’hui. A quoi tient cette floraison de siglaisons ? En comparaison, les conversations les plus éméchées entendues aux buvettes des ministères (« As-tu lu le PLFFSS ? T’es plutôt de l’avis de la DGCCRF ou de la DGSCGC ? ») semblent limpides comme de l’eau claire ; et, à cette même aune, les rêves les plus érotiques des candidats de « Motus », « La Roue de la fortune » ou « Des chiffres et des lettres » passent pour des abécédaires enfantins…

De fait, si tant de rappeurs sont accros aux acronymes, c’est autant par passion égotique que politique. Se barder d’initiales équivaut, pour nombre d’entre eux, à réinitialiser le jeu social. D’aucuns chercheront, par ce biais narcissique, à redorer le blason banlieusard en lettres majuscules. D’autres à faire écho à une sémiotique citadine criblée de marques, de codes, de sigles plus ou moins cryptiques, soudant ceux qui en maîtrisent les secrets. Se noue là tout un réseau d’emprunts et d’empreintes, qui s’inscrivent à même les murs des villes et des réseaux sociaux, par tags interposés.

        Lire la critique : PNL, du rap de rue acidulé et adulé          

L’art pour l’art

Gare cependant à ne pas trop insister sur les soubassements politiques du hip-hop, au risque d’occulter sa portée poétique. Car accoler trois lettres les unes aux autres revient souvent, comme le formule Hegel, à s’adonner à « l’art pour l’art, pour trouver sa satisfaction dans l’euphonie de l’âme ». PNL renvoie à l’expression « Peace N’ lové », référence pour le moins gratuite dont le formalisme vaut bien, au hasard, celui d’Elaeudanla Téïtéïa de Gainsbourg.

La dialectique peut-elle casser des briques, se demandait René Vienet en 1973. Carrément, répondent en chœur les rappeurs, eux dont les « punchlines » se cognent aux parois de la cité et s’en cognent tout à la fois. En matière hégélienne, nul n’égale le dénommé Kendrick Lamar. En 2015, ce Californien sortait un album éminemment politique, To Pimp a Butterfly, qui disait l’ampleur des discriminations dont souffrent les Noirs américains en général, et les habitants du quartier de Compton, à Los Angeles, en particulier. La pochette montrait certains d’entre eux, billets de banque à la main, dans le jardin de la Maison Blanche ; il n’en fallait pas plus pour que Barack Obama en fasse son disque favori de l’année écoulée.

En mars 2016, le même Lamar mettait en ligne Untitled unmastered, huit morceaux d’une musicalité inouïe, sur lesquels sa voix flûtée poétisait avec des nuées de vents, de cuivres et de bois. En guise de titres de chansons, une suite de chiffres abstraits ; en guise de pochette, un monochrome verdâtre. D’un disque à l’autre, de To Pimp a Butterfly à Untitled unmastered, toute la dialectique hip-hop était ainsi ramassée – matérialité des villes contre immatérialité des rimes, bloc de matière contre jeux d’esprit, le monde ou rien.

        Lire le compte-rendu : Kendrick Lamar met Kanye West K.-O.   

          

 Aureliano Tonet Journaliste au Monde
 

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