« SILENCE », LA DERNIÈRE TENTATION DE MARTIN SCORSESE

Il rêvait d’être prêtre, puis a frôlé la mort en plongeant dans la cocaïne. Aujourd’hui, le cinéaste a renoué avec le christianisme. Un dialogue avec Dieu qu’il reprend dans son dernier film

Martin Scorsese chez lui, à New York, le 12 décembre 2016.Pour son adaptation du roman, en salle le 8 février, Martin Scorsese recherchait un autre portrait du Christ. « Avec davantage de compassion », précise-t-il. Dans son film, c’est dans une source d’eau que le père Rodrigues, incarné par Andrew Garfield, découvre le reflet du visage du Christ peint par El Greco dans Véronique et la Sainte Face : les cheveux blonds roux, les yeux sombres, un regard hypnotique et stupéfait. Ce visage, souligne le metteur en scène, ne se contente pas de vous observer. Il vous implore de le regarder. Le cinéaste l’a scruté toute sa vie, il lui a apporté réconfort et joie. Silence raconte l’histoire de ce long dialogue.

Retour aux sources

Juste après le montage du film, Martin Scorsese est retourné dans l’église où il priait, enfant. L’ancienne cathédrale Saint Patrick est située sur Prince Street, dans le bas de Manhattan, dans ce qui s’appelait alors Little Italy, où il a grandi. La dernière fois qu’il s’y était recueilli, c’était en août 1993, après la mort de son père. Le cercueil était resté ouvert pour accueillir les visiteurs. En plein été, l’insupportable chaleur new-yorkaise rendait cette période de deuil assez particulière. Cinq ans plus tard, en janvier 1997, à la mort de sa mère, le cinéaste a demandé au prêtre qu’une chapelle ardente soit installée. Ce qui lui fut refusé. La cérémonie eut lieu ailleurs. « Je n’ai pas eu l’impression que l’on voulait de moi, je ne suis donc pas revenu. Mais un quart de siècle sans retourner ici, c’est long. Si long. Trop long. »

A 74 ans, Martin Scorsese présente son dernier film.

Scorsese a habité Elizabeth Street à partir de l’âge de 8 ans, avec ses parents, son frère aîné, et ses grands-parents paternels. À l’étage inférieur vivaient son oncle paternel, sa femme et ses enfants. Les grands-parents maternels, ses tantes et oncles, la branche Cappa de la famille, résidaient dans le Queens. Certains cousins vivaient dans le voisinage, entre Prince Street et Lafayette. Dans cet écosystème, comparable, selon le réalisateur, à un organisme vivant, l’église était encore le cœur du réacteur, un centre vers lequel tout convergeait. Où il se rendait chaque jour. Où il est resté durant toute son adolescence. Un lieu qu’il ne pensait jamais devoir quitter. 
L’église avait vieilli. Mais il a été soulagé de voir qu’elle avait été restaurée. Seule la table de communion était restée en l’état. L’autel avait été refait, comme la plupart des statues, dont il se souvenait avec exactitude : celle de saint Roch et de mère Seton, religieuse américaine canonisée en 1975… Sans oublier une pietà, extraordinaire à ses yeux. Scorsese a montré au prêtre des photos d’époque, soigneusement conservées. 
Déjà, en 1993, « le quartier », comme il se plaît à l’appeler, commençait à changer. Ce n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui – les hommes d’affaires occupent les bâtiments autrefois habités par des familles modestes italiennes ou juives. Pourtant, rien n’a bougé : l’immeuble où habitait le cinéaste, cette église où il s’est épanoui, l’école où lui ont été administrés les premiers rudiments de son éducation religieuse. Ils sont là, comme les artefacts d’une autre époque. L’existence de ce sanctuaire improbable mais tangible – et ce en plein New York, où la mémoire est pourtant si difficile à retenir – a rassuré le réalisateur.

Sur le tournage de « Silence », à Taïwan.

Il pouvait encore sentir sur les murs de l’église l’odeur des puissants désinfectants qu’enfant, lui et toute sa famille appliquaient sur le sol, les murs et les fenêtres pour éradiquer le choléra et toutes sortes de maladies. À l’époque, Elizabeth Street affichait l’un des taux de mortalité infantile les plus élevés du pays. Enfant de chœur, il officiait pour les enterrements et lors de la messe pour les morts, le samedi. Martin Scorsese a enterré dans cette église la génération partie de Sicile pour Ellis Island. Puis il a procédé aux funérailles de son père. Il a pensé qu’en s’éloignant d’Elizabeth Street, il laisserait ces morts derrière lui. Désormais, il se rapproche d’eux avec sérénité. « Demain, ou après-demain, ce sera mon tour. Je l’ai accepté. »

Tourné vers Dieu dès le plus jeune âge

Il avait déjà imaginé sa mort, après avoir terminé Raging Bull (1980). Scorsese pensait, au moment où il le mettait en scène, que ce film serait son dernier, en raison de sa forte addiction à la drogue. À la fin, Jake LaMotta, le boxeur incarné par Robert De Niro, ex-champion du monde, se regarde dans un miroir. C’est la coda d’une vie gâchée, la sienne, et aussi celle de ceux qui l’entourent. Cette image est longtemps restée énigmatique. Il l’avait tournée à l’instinct.

Récemment, Scorsese a compris ce que LaMotta voyait dans ce miroir : lui-même. Et, avec ce reflet, l’obligation de s’accepter et de marcher sur la trace de ses pères. À 74 ans, après avoir posé son regard sur d’autres religions, pensé, imaginé, testé, cru à tellement d’autres modes de pensée, il a compris qu’il devait retourner au christianisme. Là où, pour lui, tout a commencé. Où tout se terminera. Dans cette église sur Prince Street. 
La prêtrise a longtemps été le projet de son existence. Sa vocation. À 15 ans, le cinéma était un cadre, un modèle de vie, mais ne dessinait aucun horizon. Son mentor, entre 11 et 17 ans, tout au long des années 1950, était le père Principe.

« LE PÈRE PRINCIPE M’A FAIT COMPRENDRE QU’IL EXISTAIT UN AUTRE MONDE AU COIN DE NOTRE RUE, EN NOUS FAISANT LIRE GRAHAM GREENE, JAMES JOYCE, JAMES BALDWIN, EN NOUS EMMENANT AU CINÉMA. »

« Il était ce que j’appellerais un prêtre de la rue. Il m’a fait comprendre qu’il existait un autre monde au coin de notre rue, en nous faisant lire Graham Greene, James Joyce, James Baldwin, en nous emmenant au cinéma. Il avait toutes les qualités d’un guide, dans le contexte si difficile de Little Italy. » Dans ce quartier, il était compliqué de ne pas être un dur, et Martin Scorsese ne l’était pas. Surtout, il ne comprenait pas ce hiatus entre la sérénité à l’intérieur de l’église, et le chaos en vigueur dans la rue. « Comment la vie pouvait-elle se poursuivre quand la présence de Dieu se faisait aussi violemment sentir à l’intérieur de ses murs ? Pourquoi le monde ne se trouvait-il pas bouleversé par le corps et le sang du Christ ? Ces questions m’obsédaient. Je ne comprenais pas pourquoi ces secousses intimes restaient confinées à ma personne. »

Besoin de communion avec son public

Dans Silence, le cinéaste a essayé de restituer la simplicité du rituel et cette spiritualité innocente. Notamment dans cette scène où Sébastião Rodrigues et Francisco Garrupe (interprété par Adam Driver) posent pour la première fois le pied sur le sol du Japon. Ils trouvent une maison dans un village de pêcheurs où se réfugient des chrétiens japonais. Les deux jésuites leur donnent des crucifix.

Martin Scorsese entouré de deux des acteurs du film, Andrew Garfield et Adam Driver.

La nuit, devant une image sainte dressée subrepticement, est célébrée la messe. Quand il a tourné cette scène, Martin Scorsese savait qu’il touchait à l’essentiel. Aujourd’hui, à chaque projection de Silence à laquelle il assiste, devant des amis ou des distributeurs, son cœur bondit à ce moment précis. Il bat encore plus fort si son voisin maintient une attention comparable à la sienne. Le réalisateur perçoit cette concentration avec une sagacité imparable. Par une position rigide du buste, le plus possible en angle droit. « Si la personne glisse trop dans son fauteuil, c’est insupportable, c’est un signe de désinvestissement. Je pourrais me lever et l’étrangler. »

Les conséquences de sa maladie

Ce mélange de passivité et d’action – garder son calme ou frapper – reste un des effets secondaires de son asthme. Martin Scorsese souffrait de cette maladie depuis son plus jeune âge. Au point de questionner sa capacité à vivre, lors de ses crises les plus extrêmes. Jusqu’à ce que l’église lui indique une voie. « Je menais une vie en marge, coupée du reste du monde. Confiné dans mon appartement, le sport me restait interdit ; me rendre à la campagne était impossible en raison de mes allergies. Comme je pouvais rarement côtoyer des garçons de mon âge, je me suis mis au diapason du monde des adultes, habitué à leurs soucis, aux débats sur ce qui est juste et mauvais… Ma sensibilité s’est aiguisée, mon attention aux autres a gagné en précision. Chez moi, je ne pouvais pas ouvrir la bouche, j’étais le témoin muet des actes de mon père. La dynamique entre ce dernier et mon frère aîné était mauvaise. Mon père avait aussi la charge de mon oncle. Ce dernier avait toujours des problèmes avec la Mafia, il avait fait de la prison, devait régulièrement de l’argent – des dettes comblées par mon père. J’étais celui qui regarde, à qui personne ne demande son opinion. Alors oui, prêtre m’apparaissait comme un destin sublime. »

Tounage de « Silence » à Taïwan.

Au bout d’un an au séminaire, le futur réalisateur a compris que la prêtrise ne serait pas nécessairement sa voie. Ses notes se révélaient catastrophiques, son comportement était jugé immature. Il s’est mal conduit, mais n’a jamais laissé tomber, continuant de chercher, à sa manière. De renoncement en renoncement, abandonner les ordres fut un processus douloureux, acté à l’âge de 20 ans. Le cinéma allait devenir un autre engagement.

Entre ascétisme et excès

Il y eut la première tentation. « J’ai commencé à faire attention aux filles. J’étais très timide, complètement introverti. Je n’osais pas passer à l’acte, car l’idée de devenir prêtre me trottait encore dans la tête. Elle m’a poursuivi jusqu’en 1963, à plus de 20 ans, et la réalisation de mon premier court-métrage. D’autres types de mon voisinage adoptaient un comportement différent. Eux au moins passaient à l’acte, c’était plus sain. Mais que voulez-vous, dans ma culture, si vous touchiez à une fille, c’était pour l’épouser. »

« J’ÉTAIS TRÈS TIMIDE, COMPLÈTEMENT INTROVERTI. DANS MA CULTURE, SI VOUS TOUCHIEZ À UNE FILLE, C’ÉTAIT POUR L’ÉPOUSER. »

Quand il s’est marié, à 23 ans – la première de ses cinq unions –, son intention était d’aimer une seule femme dans sa vie, et de l’aimer une fois le mariage consommé. C’est au moment précis où l’adolescent hanté des années 1950 devenait un homme des années 1960 qu’il a saisi son mode de fonctionnement intime. Sa physique si particulière. La chimie organique du sujet Martin Scorsese obéit à un principe de compression et d’explosion. Un fonctionnement devenu celui des personnages emblématiques de son cinéma. Robert De Niro dans Taxi Driver (1976), dont la trajectoire se fige dans le bain de sang de l’appartement d’un maquereau new-yorkais. Plus récemment, le trader incarné par Leonardo Di Caprio dans Le Loup de Wall Street (2013), fraîchement marié, arrivant sur la pointe des pieds à New York, terminant son existence dans une orgie de sexe et de luxure. Comme ses futurs personnages, le réalisateur fonctionnait sur un mode fondé sur l’ascétisme ou l’excès, sans chemin médian. La mesure restait si difficile à saisir. 
Il y avait eu la période « compression » de la vie de Martin Scorsese. Est survenu le temps de l’« explosion » durant le tournage de Taxi Driver, quand, à 30 ans passés, il s’est enfin décidé à quitter pour de bon le domicile familial pour s’exposer à des tourments comparables à ceux du personnage fracassé incarné par De Niro. Jeune, Martin Scorsese se taisait. Adulte, il hurlait. Désormais, il cherche à dialoguer. « Je médite beaucoup depuis plusieurs années. » En l’absence de paroles, il veut instaurer une conversation. Le silence de Dieu lui pose un problème. Pas seulement à lui, d’ailleurs. Mais là, il est question de lui. Et Silence consiste précisément à définir cette équation, à inventer la formule où la conversation devient enfin possible. 
Le dialogue a eu lieu. Du moins, le pense-t-il. La première fois, en 1983 quand il devait tourner La Dernière Tentation du Christ en Israël – le film se fera finalement quatre ans plus tard au Maroc. Il s’est rendu à l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, où le corps du Christ aurait été déposé après sa crucifixion. Le réalisateur s’est agenouillé. A rapidement récité une prière. Jérusalem l’avait impressionné mais, dans l’instant, il n’avait rien ressenti de spécial. C’est plus tard, lors d’un vol entre Eilat, tout au sud, et Tel-Aviv, que quelque chose a eu lieu. Les petits avions le rendent toujours anxieux, il tripotait nerveusement les crucifix offerts par sa mère. Puis il a ressenti un immense sentiment de bien-être, une plénitude jamais atteinte, au moment où l’engin prenait de l’altitude. « J’ai eu l’impression d’être protégé, une sensation jusqu’alors inconnue pour moi. J’ai lâché mes crucifix. Ils n’avaient plus aucune utilité. »

La sensation profonde d’être protégé

Ce sentiment d’inintelligible s’est reproduit une fois encore, lors de la naissance, en 1999, de sa fille Francesca. « Elle est née avec cinq semaines d’avance. Ma femme a la maladie de Parkinson, ce qui ne facilitait pas les choses. Il y a eu un moment étrange durant l’accouchement. Le docteur m’a soudain demandé de quitter la pièce. Pendant trente secondes, j’ai regardé l’accouchement à travers une vitre. Il y avait du sang partout. Lorsque le bébé est arrivé, il semblait mort. Pendant ces trente secondes, le temps est resté suspendu. Ce qui se passait me dépassait. J’ai réalisé que mon épouse et ma fille pouvaient mourir sous mes yeux. J’ai pourtant ressenti une énorme confiance, j’étais suspendu à un fil, mais un fil vraiment solide. Au bout de ces trente secondes une infirmière est arrivée, en larmes, et m’a annoncé : “Elle va s’en sortir.” J’ai d’abord compris que j’avais une fille, puis qu’elle resterait en vie. Puis on a posé l’enfant sur ma main, il a ouvert les yeux, cela m’a marqué à jamais. »

Sur le tournage de « Silence », à Taïwan.

La scène de Silence qui a apporté à Scorsese le plus grand réconfort est celle où le père Rodrigues, pour épargner sa vie et celles d’autres fidèles, pose le pied sur un christ de bronze et apostasie. Une douleur sourde, écrasante, le pénètre. Le réalisateur a aimé la réaction de son acteur, si réconfortante, mais aussi les paroles du Christ qui lui dit, en voix off : « Piétinez ! C’est pour être foulé aux pieds par les hommes que Je suis venu en ce monde. C’est pour partager la souffrance des hommes que J’ai porté ma croix. » 
À ce moment, Scorsese s’est imaginé que ce Christ parlant possédait le visage de celui du Greco, cette image qui le réconfortait. Il s’est dit qu’il faisait le film qu’il devait faire. Un moment de bien-être incomparable. Derrière lequel le silence est possible et acceptable, justement parce qu’un dialogue est survenu.

« Silence », de Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Liam Neeson, Adam Driver. En salle le 8 février.Bande-annonce de « Silence »Lire aussi :   Martin Scorsese, l’homme qui respire le cinéma=

 



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