D’où vient le Mandé ?
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- Catégorie : Grands débats
- Mis à jour le dimanche 7 septembre 2014 15:38
- Publié le vendredi 29 août 2014 18:53
- Écrit par Boubacar Doumba Diallo.
(du Darfour au Bafour)
Récemment, lors des discussions et débats autour de mon article, « La langue », j’ai cité Wâ Kamissoko qui parle du rôle de la langue en bien ou en mal. Une amie L. Karcher me fit remarquer que le grand fabuliste de la Grèce antique Esope avait déjà mentionné un récit analogue. J’étais surpris d’autant plus que Wâ Kamissoko grand traditionaliste du Manden vécut à,Bamako et à Krina au 20ème siècle tandis que Esope vécut en Grèce au 6ème ou 7ème siècle avant notre ère. Soit plus de 26 siècles d’écart et à des milliers de km de distance. Quelle coïncidence d’autant plus que Wâ n’est pas allé à l’école ! C’est alors que son éminence Elhadj Saîdou Nour Bokoum nous révéla après un détour par Cheick Anta Diop le génial chercheur sur l’Egypte pharaonique nègre ce qui suit :
« Qui était Ésope ?
Ésope est né en Nubie entre VII et VI siècle avant notre ère, il fut emmené en Phrygie où il sera vendu comme esclave puis une fois libre, prendra la citoyenneté grecque. Autrement dit, Ésope était un Africain. »
Tout commençait à devenir clair. En effet la civilisation grecque a énormément emprunté à la culture égyptienne et par conséquent à la culture africaine. De Wâ à Esope, de la Grèce au Manden, il y a peut être un ou plusieurs chainons manquants.
C’est alors que j’ai recommencé à me poser la question d’où vient le Manden ?
Une question aux origines lointaines.
En effet, je devais avoir sept ans, peut être un peu plus ou un peu moins, lorsque ma grand-mère Aïssatou Diawara et ma grande cousine Néné Penda Haïdara, lors des veillées nocturnes dans notre grande case à Télimélé, m’ont initié à l’histoire mandingue en me contant l’épopée de Soundiata Kéïta. Plus Tard j’étais au CM1 lorsque le livre de lecture de Léopold Sédar Senghor intitulé « A l’ombre du baobab » échoua dans mes mains et je pus y lire la défaite de Soumahoro Kanté à Kirina à l’aide de la flèche au bout de laquelle était fixé le fameux ergot de coq. Vers 1960 ou 61, je découvre le livre de Niane Djibril Tamsir intitulé « Soundiata ou l’épopée mandingue » .Avec cet ouvrage, c’est une nouvelle dimension qui s’ouvre à moi. Au début des années 2000, je trouve sur un site guinéen « La charte de kurugan fuga » version contestée et sujette à caution, reconstituée à travers un atelier tenu à Kankan en mars 1998
En juillet 2011, je présente sur Guineeactu, la Déclaration des Chasseurs du Mandé, une véritable révélation exhumée par l’ethnologue malien YT Cissé. Suivra une série d’articles sur la pénétration de l’Islam en milieu malinké que je publierai sur votre site préféré. Ma lecture des deux ouvrages de Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko me permirent de mieux m’imprégner de l’histoire de l’Empire du Mali. Un regard critique sur toutes ces lectures viendra de la découverte des articles de Mountaga Fané Kantèka , auteur de l’ouvrage « Odyssées noires ».C’est le cas également de mes lectures tirées des ouvrages de l’historienne Lilyan Kesteloot.
Où se situe le Manden ?
« Le pays s’étend du marigot Woyon-Wayanko (qui coule au Sud de Bamako) au
pied des trois fromagers de Kouroussa –Voilà le pays que l’on appelait autrefois Manden , pays où poussent le karité et le chô. », d’après Wâ Kamissoko.
D’où viennent les Malinkés ?
« Il est certes vrai qu’après la sortie de l’humanité d’Addis-Abeba, les Markas étaient au Wagadou à la tête de tous les peuples. Certaines ethnies dont les Malinkés et les Soninkés situent leur origine dans la vallée du Nil, fleuve connu d’eux sous le nom de Korotoumou ou Korodjoumouba, « fleuve de Korotoumou ». Elles y auraient habité les villes de Korotoumou ,dont les ruines s’étendraient à l’Est de Khartoum : Say(Saïs),Nâyo ou Nayon ;Kâyo ou Kâyon; Sombo ou Somo; Souan (As-Souan); Sonna, Semna, Bitou ou Bouto ;Kantara ;Taïbat ou Tâba ; etc, qui ont toutes leurs homonymes en Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, des groupes soninkés affirment avoir observé 67 fois (en 1986) la comète de Halley depuis leur sortie de la vallée du Nil, soit environ 5000 ans. » C’est selon Wâ Kamissoko.
L’assèchement du Sahara suivi des légendaires sécheresses qui s’abattirent sur l’empire du Ghana, les multiples et longues guerres des empereurs, l’invasion des Almoravides en vue d’imposer l’islam et la guerre de Soumahoro Kanté sont parmi les causes de la décadence de cet empire provoquant des courants migratoires de plus en plus importants vers le sud.
C’est ainsi que de la diaspora issue de la fin du Wagadou allait naître le Manden avec à sa tête la confrérie des Chasseurs,( donso tôn), les enfants de Sanènè et kontron. Rappelons que ce territoire fut peut être occupé antérieurement par les pygmées, puis par les Dogons, voire par les Bassaris, Coniaguis et Bagas qui ont conservé un certain nombre de trais culturels communs avec les Malinkés de la montagne. Plus loin, je citerai dans la biographie Moussa Fofana pour nous raconter avec plus de détails et surtout d’authenticité la fondation du Manden. Evidemment, cette présentation est très discutable. En effet il y a une histoire « sacrée » et une histoire « secrète » du Mali. Nos traditionalistes ne disent pas tout et déforment parfois volontairement les faits à travers notamment les mythes et légendes. Selon Lilyan Kesteloot :
"C'est Tamsir Niane encore qui précise combien, dans une enquête sur Soundiata qui dura plusieurs années, il n'obtint certains renseignements qu'après avoir été quasiment adopté tant par les griots que par les chefs des villages où il rayonnait avec ses étudiants .Et là encore, il obtint des confidences dont ses étudiants furent exclus .Car tout ne doit pas être dit. Il y a des interdits religieux autant que sociaux .Il y a différents cercles d'accès à des choses, et de plus en plus restreints .Il y a enfin l'obligation du silence que même un historien moderne comme Tamsir va respecter car des informations et non des moindres, lui furent données sous le sceau du secret, et il aurait couru un risque de mort à les divulguer. Là-dessus les traditionalistes ne badinent pas, on l'a vu avec Wa Kamissoko .Amadou Hampâté Ba de son côté se refusait à publier son deuxième tome de l'EMPIRE PEUL DU MACINA car cela risque de rallumer la guerre..." Fin de citation
Par ailleurs, Lilyan Kesteloot ajoute : "Mythes et épopées sont témoins de l'histoire certes, mais témoins suspects, témoins qu'il faut constamment contrôler...témoins plus politiques et poétiques que véridiques’’.
Et comment contrôler ces témoins dans un temps et un espace sans archives? De plusieurs manières, pensons nous .On peut rester tout d'abord sur le terrain de l'épopée et collecter d'autres versions venant d'autres régions et écoles .C'est ce qu'ont fait les chercheurs Youssouf Cissé et Sory Camara. Youssouf Cissé (CNRS) interrogea donc longuement le griot traditionaliste Waa Kamissoko.
Dans ce récit, la personnalité de Soumahoro Kanté est présentée sous un autre jour. Le personnage prend cohérence et vraisemblance et n'est plus cette caricature d'affreux sorcier de la version de Tamsir Niane. C'est que Wâ Kamissoko relève d'une autre école de traditionalistes située près de Koulikoro, au cœur de l'ancien royaume des Sossos, et mieux informée de ce qui concerne cette ethnie et ce personnage.
Le même Kamissoko, dans la foulée, révèle ainsi que ‘‘la cause profonde de la guerre de Soumahoro contre les royaumes mandingues fut le trafic d'esclaves que ces derniers pratiquaient avec un tel excès que l'insécurité devenait intolérable. La démarche de Soumahoro auprès des princes mandingues aurait été d'abord pacifique, mais reconduit avec hauteur au prétexte qu'il était de la caste des forgerons, ce dernier aurait pris les armes jusqu'à conquérir non seulement le petit royaume de Niaré Maghan, mais aussi l'ancien Ghâna des Sonninkés dont ce fut la chute irrémédiable. En réalité, Soumahoro fut donc le premier unificateur du pays mandingue sur lequel il régna vingt ans’’.
Ceci est un court extrait d'un article de Lilyan Kesteloot extrait de son livre intitulé: DIEUX D'EAU DU SAHEL. Néanmoins, c’est peut être pour certains esprits curieux, un point de départ pour des études ultérieures. Pour ma part, je vais faire une confidence aux internautes : plus je m’enfonce dans l’étude du Manden, plus je découvre un puits profond et donc l’immensité de mon ignorance car je suis davantage confronté à des multitudes d’interrogations qu’à des réponses. Sur ce, je clos pour un bon moment mes compte rendus de lectures et articles sur le Manden avec cette réflexion du grand Wâ de Krina :
« Les vrais déprédateurs, les pires fossoyeurs des valeurs du Manden ne sont pas ceux à qui l’on pense, mais les Malinkés eux-mêmes, car l’oubli de soi, de ses origines, de ses qualités et de sa dignité conduit aux pires reniements. C’est cela qui est mortel pour un peuple, et, c’est ce que je crains le plus pour mon pays ».
Cet avertissement s’adresse à toutes les nationalités de Guinée. En l’occurrence, on peut sans se tromper remplacer dans cette citation le Manden par le Fouta.
Was Salam !
Boubacar Doumba Diallo.
Bibliographie
Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko :La grande geste du Mali Tomes 1 et 2 Karthala
Lilyan Kesteloot : Dieux d’eau du Sahel L’Harmattan
Lilyan Kesteloot : L’épopée bambara de Ségou Tomes 1 et 2 L’Harmattan
Mountaga Fanè Kantéka : Odyssées Noires
Amadou Hampaté Ba :Njeddo Dewal NEI
DT Niane :Soundjata ou l’épopée mandingue Présence africaine
Yves Person : Samori ,la renaissance de l’empire mandingue les nouvelles éditions africaines
Yves person : Samori, une révolution dioula IFAN Dakar
Moussa Fofana : La diaspora du Wagadou D’où vient le Manden ? Maliweb
Boubacar Doumba Diallo : La langue Guineeactu.info
Boubacar Doumba Diallo : Que reste t-il de la Charte du Manden Guineeactu.info

Commentaires
Tout d'abord bien poser que c'est un personnage mythique, ce qui ne signifie nullement que l'homme n'ait pas existé, mais seulement que dans la mémoire collective sa vie ait donné lieu à une puissance hors temps d'exemplarité. Il n'est que de voir l'humilité d'un La Fontaine envers celui qu'il tenait pour un indépassable modèle.
Cela dit, il n'était même pas nécessaire de passer par Cheikh Anta Diop pour savoir qu'Esope était "Africain" et, disons le mot, noir. Puisque son nom le dit : Esope c'est la prononciation gauloise du mot grec "AETHIOPS"
lequel signifie "visage brûlé" (hâlé en politiquement correct) autrement dit un bronzé. Et l'Ethiopie est sa terre.
Enfin, à propos de l'histoire des langues, la tradition rapporte que c'est justement cet évènement qui valut à Esope son affranchissemen t, son maître ayant été subjugué par une telle sagesse.
Merci Boubacar Doumba Diallo, que je salue.