La NSA est depuis 60 ans au cœur du dispositif américain

Longtemps, la NSA (National Security Agency) fut connue dans le milieu du renseignement américain comme la « No Such Agency » (« une telle agence n’existe pas »). Cette blague n’en était pas vraiment une, tellement cette branche de l’espionnage américain est demeurée un secret bien gardé pendant plusieurs décennies. En 1975, lors des auditions du Sénat américain devant la commission Church, la plupart des parlementaires ont soudain réalisé que la NSA était l’agence de renseignement la mieux dotée en crédits et en personnel, bien loin devant la célèbre CIA (Central Intelligence Agency), objet de toutes les attentions.

Mais surtout, comme le nota à l’époque le sénateur Frank Church : « Aucun statut n’établit la NSA ni ne définit l’étendue de ses prérogatives », contrairement à la CIA, dont l’existence résulte d’une loi (de 1947) qui encadre son mandat légal et ses responsabilités. Aujourd’hui encore, le budget, le nombre d’employés, l’organigramme et les activités détaillées de la NSA restent couverts par le secret défense. Même les élus n’ont pas accès à ces informations. Quant à l’évaluation des performances de l’agence, rien ne permet de les mesurer, mais il est désormais clair que les proclamations de ses dirigeants successifs concernant la lutte antiterroriste ne peuvent être crues sur parole.

La National Security Agency a été créée par le président Harry Truman en 1952, tout en bas d’un mémo confidentiel de sept pages. Il s’agit d’un « programme noir », dont le budget est classifié et, pendant de nombreuses années, le nom même de l’agence fut un secret d’État. Chargée de prendre la suite des codeurs et décodeurs de communications cryptées durant la Seconde Guerre mondiale, l’agence a suivi toutes les évolutions technologiques de ces soixante dernières années en devenant la branche spécialisée dans l’interception des communications, les écoutes et, comme les révélations d’Edward Snowden l’ont montré, la collecte à grande échelle de métadonnées électroniques.

Arme de la guerre froide, la NSA a vécu au rythme de celle-ci, atteignant son apogée à la fin des années 1960, quand l’agence employait plus de 90 000 personnes. Alors que sa mission était censée s’exercer sur des cibles étrangères, la guerre du Vietnam a pourtant amené la NSA à mettre sur écoute un certain nombre de personnalités américaines : opposants au conflit, journalistes et mêmes des hommes politiques.

Le siège de la NSA à Fort Meade, en Virginie © Trevor Paglen

Le scandale du Watergate (dans lequel la NSA n’est pas impliquée), les excès des services d’espionnage américains, et l’embourbement puis la fin de la guerre froide ont progressivement rogné les ailes de la NSA, dont les effectifs et les missions ont lentement diminué jusqu’à la fin des années 1990. Durant cette période, personne ne s’est intéressé véritablement à la NSA (en dépit de la – mauvaise – publicité autour de son programme Echelon), hormis une poignée de « geeks » et de spécialistes de la sécurité, tel le journaliste James Bamford qui publia, en 1982, le premier livre sur l’agence : The Puzzle Palace. À l’époque, il concluait son ouvrage par une mise en garde : « Tel un trou noir en perpétuelle expansion, les technologies de surveillance de la NSA continueront à s’étendre, absorbant de plus en plus de communications et réduisant de plus en plus notre vie privée. »

Dans la foulée du 11 septembre 2001, la NSA est l’un des boucs émissaires de l’incapacité (incompétence, disent certains) des services de renseignement à avoir vu venir ces attentats, d’autant que, humiliation suprême, plusieurs kamikazes avaient vécu à Laurel, dans le Maryland, une des banlieues-dortoirs de la NSA… Malgré cela, l’agence devient chargée de prévenir toute attaque future. La paranoïa qui se répand dans l’administration américaine et qui conduit aussi bien au vote du Patriot Act qu’à l’augmentation des budgets militaires et aux guerres à l’étranger des États-Unis profite à la NSA, qui devient le pilier de l’espionnage américain.

Car la première décennie du XXIe siècle est également celle qui voit l’adoption massive d’Internet et des téléphones portables comme moyens privilégiés de communications sur toute la planète. Aujourd’hui, il est estimé que la NSA emploie 40 000 personnes et que son budget se monte à 10 milliards de dollars, 14 % du budget total de renseignement des États-Unis, ce qui en fait le plus gros service américain dans le domaine (certains experts pensent même que les dépenses de NSA pourraient dépasser 20 milliards de dollars annuels).

L’agence, qui avait débuté en essayant de casser les codes ennemis et en traquant les sous-marins soviétiques, devient une espèce d’antenne parabolique géante qui absorbe, encore et encore, tous les échanges électroniques. L’exécutif permet à la NSA de contourner la loi – dès 2005, le New York Times révèle que George W. Bush a autorisé l’agence à espionner à l’intérieur des États-Unis sans mandat judiciaire – et l’encourage à se déployer massivement à l’étranger, au nom de la « guerre contre la terreur ». Mais celle-ci a bon dos, comme l’ont prouvé les documents rendus publics par Edward Snowden en 2013.

Si la NSA appuie bel et bien le Pentagone et la CIA dans la traque de djihadistes ou de leaders d’Al-Qaïda (permettant notamment des frappes de drones), les cibles économiques, politiques, alliées ou hostiles, se comptent par dizaines de milliers. En se fondant sur les documents de Snowden, le Guardian a révélé que pas moins de 35 dirigeants mondiaux avaient été directement espionnés, dont les Allemands Gerhard Schröder et Angela Merkel, la Brésilienne Dilma Roussef, les Mexicains Felipe Caderon et Enrique Peña Nieto et, comme Mediapart l’a écrit avec Libération et WikiLeaks, trois présidents français : Chirac, Sarkozy et Hollande.

 

L’agence a systématiquement raté toutes les attaques sur le sol américain

 

Ces quatre pays et ces huit dirigeants sont des proches alliés des États-Unis, qui travaillent quotidiennement avec Washington et peuvent difficilement être soupçonnés d’être laxistes en matière de lutte antiterroriste. Et ce n’est pas non plus une erreur ou un excès de zèle puisque, selon le mémo de la NSA cité par le Guardian, l’agence « encourage les hauts responsables américains qui sont ses clients [c’est-à-dire qui reçoivent ses informations, ndlr] à la Maison-Blanche, au département d’État et au Pentagone à partager leurs carnets d’adresses afin qu’elle puisse ajouter les numéros de téléphone des personnalités politiques étrangères à son système de surveillance ».

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Thomas Cantaloube

Suite à Médiapart

 

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