Le phénomène Trump décrypté (Un dossier Médiapart)
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- Catégorie : Grands débats
- Mis à jour le samedi 27 février 2016 01:22
- Publié le vendredi 26 février 2016 23:59
- Écrit par Iris Deroeux et Thomas Cantaloube
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25 février 2016 |
Pour comprendre un tant soit peu Donald Trump et son succès dans trois des quatre premières primaires américaines, il faut partir dans plusieurs directions à la fois, et notamment s'intéresser aux discours du candidat. Non pas pour en vérifier la cohérence, mais afin d'examiner l'attirance de la base électorale républicaine pour cette figure iconoclaste.
De notre correspondante à New York et de notre envoyé spécial dans le New Hampshire (États-Unis). - Cela fait six mois que tout le monde (éditorialistes, adversaires, élites politiques) prédit l’éclatement imminent de la bulle Donald Trump. Et cela fait six mois que celle-ci ne cesse d’enfler. Après trois victoires consécutives lors des quatre premiers scrutins des primaires visant à désigner le candidat républicain à la Maison Blanche, la probabilité que le milliardaire new-yorkais soit le nominé des conservateurs américains pour le scrutin de novembre 2016 se fait de plus en plus tangible – même si la route est encore longue.
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Il existe un réel « phénomène Trump » qui dit beaucoup sur les États-Unis et leurs politiciens, et qui ne doit rien au hasard. Pour le comprendre un tant soit peu, il faut partir dans plusieurs directions à la fois. S’intéresser aux crispations identitaires d’une portion de l’électorat, aux inquiétudes face à l’emploi, à la colère tangible de la frange ultra conservatrice depuis que la Maison Blanche est occupée par un Afro-Américain, au ras-le-bol général face au poids des lobbies à Washington et aux dysfonctionnements du Congrès, ou encore à la débandade du parti républicain et à l’appauvrissement du débat d’idées… Et bien sûr, il faut s’intéresser à la personnalité de Donald Trump, à son style et plus encore à son discours. C’est ce que nous allons faire ici.
Quels thèmes aborde-t-il, de quel langage use-t-il ? Pourquoi séduit-il ? Nous avons décidé de nous arrêter sur certaines des propositions du candidat aux primaires républicaines et de les décoder. Pas tant pour vérifier l’exactitude de ses propos ni la cohérence de ses discours, mais afin de comprendre un peu mieux le succès de ce personnage iconoclaste auprès de la base électorale républicaine (au grand dam des élites du parti !). Car c’est bien cela qui rend le personnage difficilement saisissable : il oscille entre propos absurdes et déclarations pertinentes, il se veut pragmatique et extravagant à la fois, ultra conservateur sur certains sujets, il apparaît « libéral » sur d’autres… Totalement affranchi de la doxa conservatrice défendue par l’élite du parti, il réussit mieux que ses concurrents à puiser dans le réservoir d’angoisses, de fantasmes et d’idéaux des électeurs républicains ; et à y répondre.
Donald Trump fait voler en éclats la doxa du parti républicain. Photo et montage : © Thomas Cantaloube
Tour d’horizon de Trump en six citations :
- « Nous allons construire un mur entre les États-Unis et le Mexique. »
Dès août 2015, Donald Trump révèle une série de propositions en matière de politique migratoire (la liste est ici). Il propose en vrac de refuser temporairement aux musulmans le droit d’entrer aux États-Unis, de mettre fin au droit du sol, de renforcer les règles existantes obligeant les employeurs américains à tout faire pour trouver un national avant d’embaucher un étranger.
Et surtout, il veut construire un mur le long des quelque 3 200 kilomètres de frontière entre les États-Unis et le Mexique. Dans les sphères médiatique et politique, on s’indigne à l’évocation de ce projet. Cela plaît à Trump, alors il le dit et le répète quasiment à chaque discours : non seulement, « nous allons construire un mur », mais « croyez-moi, ce sont les Mexicains qui le paieront ». Comme il l’explique très succinctement sur son site de campagne, il compte ainsi prélever une portion des sommes d’argent qu’envoient les immigrés mexicains à leurs proches de l’autre côté de la frontière tant que les autorités mexicaines refusent de payer pour la construction du mur.
Jugée infaisable et immorale, cette idée de mur a pourtant fait son chemin et séduit quantité d’électeurs républicains. Pourquoi ? D’abord, parce que Donald Trump n’est absolument pas le seul à parler d’immigration, et plus précisément de lutte contre l’immigration illégale en provenance d’Amérique du Sud. C’est récemment devenu l’un des sujets de prédilection du parti républicain (lire cette analyse du think tank conservateur American Enterprise Institute). Et ce, quand bien même le solde migratoire mexicain vers les États-Unis serait négatif depuis la crise de 2009. Le débat ne se situe pas là, ces chiffres ne sont d’ailleurs jamais cités. Lorsqu’ils parlent d’immigration, les candidats s’adressent en fait à une portion de l’électorat conservateur de plus en plus importante et inquiète : les Blancs peu ou pas diplômés, sans activité ou précaires, ayant le sentiment que la main-d’œuvre illégale bon marché leur vole leurs emplois.
Sauf que les principaux concurrents de Donald Trump ont eu tendance à rester très vagues, s’en tenant généralement à la promesse de « mieux sécuriser la frontière ». Dans ce contexte, le milliardaire s’est imposé comme un candidat pragmatique, aux idées radicales et peut-être efficaces. D’autant que, de fait, la frontière est déjà une zone ultra militarisée, équipée depuis 2006 de clôtures de tôle ou de grillages sur plus de 1 000 kilomètres, et surveillée par 18 000 hommes. Comme l’explique parfaitement l’ancien diplomate Stephen R. Kelly dans le New York Times, les États-Unis sont déjà sur la voie d’une frontière fortifiée telle qu’elle existe entre les deux Corées. « Donald Trump, vous n’auriez qu’à finir le travail », note-t-il avec une pointe de cynisme.
Trump sait parfaitement se montrer misogyne, machiste et vulgaire
- « J’adore les Oreo. Mais je n’en mangerai plus jamais puisque Nabisco ferme son usine et délocalise au Mexique. Le Mexique, c’est la nouvelle Chine. »
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Par Iris Deroeux et Thomas Cantaloube
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