Ebola: les chiffres qui font peur (Un dossier de Médiapart)
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- Catégorie : Grands dossiers
- Mis à jour le mercredi 3 septembre 2014 16:04
- Publié le mercredi 3 septembre 2014 15:55
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
Le nombre de cas d'infection par le virus Ebola pourrait exploser dans les prochaines semaines, et atteindre des centaines de milliers d'ici quelques mois, selon une modélisation mathématique basée sur les tendances actuelles.
D’ici le 24 septembre prochain, le nombre de personnes touchées par le virus Ebola en Afrique de l’Ouest pourrait dépasser 10 000, et pourrait atteindre plusieurs centaines de milliers dans les prochains mois, selon une modélisation réalisée par Alessandro Vespignani, professeur de physique à l’université Northeastern, à Boston.
Le bilan de l’épidémie est évalué aujourd’hui par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à 3 069 cas et 1 552 morts, la mortalité globale de l’infection étant estimée à 52 %. On ne voit jusqu’ici aucun signe de ralentissement de l’épidémie : plus de 40 % des cas actuels sont survenus pendant les trois dernières semaines, la majorité au Libéria.

Courbe de progression de l'épidémie modélisée par Alessandro Vespignani © Vespignani/Science
« Les chiffres sont vraiment effrayants, dit Vespignani, interrogés par la revue Science. Nous espérons tous que ces projections ne se réaliseront pas. » Le physicien souligne que son modèle, qui extrapole les tendances depuis juillet, est basé sur l’hypothèse que les moyens mis en œuvre pour contenir l’épidémie ne sont pas augmentés. « Si l’épidémie au Libéria continue au rythme actuel jusqu’au 1er décembre, le nombre total de cas dépassera 100 000 », confirme l’épidémiologue Christian Althaus, de l’université de Berne, qui a lui aussi modélisé la progression du virus en Afrique de l’Ouest.
Moins pessimiste, l’OMS a estimé que l’épidémie pourrait être contenue d’ici six à neuf mois et que le nombre final de cas se situerait autour de 20 000. L’OMS a présenté le 28 août une feuille de route pour intensifier la lutte contre le virus, prévoyant un budget de 490 millions de dollars pour les six prochains mois. L’organisation a également indiqué qu’elle considère comme une « priorité absolue » le suivi de l’épidémie au Sénégal, où un premier cas vient d’apparaître (un étudiant de 21 ans venu de Guinée). Le Sénégal est le cinquième pays d’Afrique de l’Ouest touché après la Guinée, le Libéria, le Nigéria et la Sierra Leone. Une deuxième épidémie à virus Ebola se développe en République démocratique du Congo, et a tué 13 personnes depuis fin juillet, mais elle est due à une autre souche de virus et ne semble pas reliée à l’épidémie principale.
Si l’OMS reste relativement optimiste, les scientifiques qui cherchent à modéliser la progression du virus jugent que les efforts actuels sont insuffisants pour contrôler l’épidémie. La situation reste critique au Libéria, où le nombre de cas a triplé depuis début août, et gravissime en Sierra Leone, où il a été multiplié par 1,6 – alors même que l’on estime que jusqu’à trois cas sur quatre ne sont pas détectés. Par ailleurs, on ne sait pas exactement à combien de personnes en moyenne un sujet infecté transmet le virus.
Les modélisations sont donc établies avec des données incomplètes, mais l’opinion majoritaire des spécialistes est que l’estimation de l’OMS est « conservatrice » – autrement dit qu’elle risque d’être plutôt en-dessous de la réalité. Aujourd’hui, les moyens humains disponibles ne suffisent pas à ralentir significativement la diffusion du virus. Même imparfaits, les modèles pourraient rendre service. Ils pourraient notamment indiquer s’il est important de surveiller tous les contacts d’un patient infecté, ce qui est difficilement réalisable dans l’immédiat, ou s’il pourrait suffire de se concentrer sur le nombre plus limité de personnes très proches du sujet, par exemple celles qui ont partagé sa chambre.
En tout état de cause, l’intensification des efforts pour contenir le virus, souhaitée par l’OMS, se heurte à la faiblesse des systèmes de santé des pays touchés et aux difficultés d’accès à ces pays, délaissés par les compagnies aériennes et les transports maritimes.
Qui plus est, le virus a causé une véritable hécatombe parmi le personnel médical : plus de 240 travailleurs sanitaires ont été infectés, dont la moitié sont morts. Symbole de ce lourd tribut payé à l’épidémie, une étude pionnière sur la génétique du virus vient d’être publiée dans Science, alors que 5 de ses 58 co-auteurs sont morts de l’infection à Ebola, avant que l’article ne paraisse.
Tous les cinq travaillaient à l’hôpital de Kenema, en Sierra Leone, où a été collectée une grande partie des échantillons utilisés pour analyser les gènes du virus.
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Cette étude dont le coût humain a été élevé a apporté de précieuses informations sur l’origine du virus et sa diffusion en Sierra Leone. L’équipe internationale de 58 co-auteurs, dirigée par Stephen Gire de l’université Harvard, a séquencé des échantillons de virus prélevés sur 78 personnes testées positives entre fin mai et mi-juin en Sierra Leone. Parmi ces patients, une jeune femme entrée à l’hôpital de Kenema fin mai 2014, alors qu’elle souffrait d’une forte fièvre et venait de faire une fausse couche.
Le virus a probablement été transporté d'Afrique centrale à l'ouest au cours de la dernière décennie
Cette jeune femme est le premier cas de fièvre Ebola identifié en Sierra Leone. Lorsqu’elle est entrée à l’hôpital, le virus Ebola était déjà présent en Guinée depuis des mois. Des médecins se sont rendus dans le village où habitait la patiente. Ils ont découvert qu’elle avait assisté aux funérailles d’un guérisseur traditionnel, lequel avait soigné des patients de Guinée – le village se trouve près de la frontière entre les deux pays. Les auteurs de l’étude ont retrouvé la trace de 13 autres femmes qui avaient assisté à l’enterrement et ont été infectées. Ebola
Mohammed Fullah, Alice Kovoma, Sheik Humarr Khan, Sidiki Saffa, Mbalu Fonnie, co-auteurs d'une étude de Science, tués par Ebola © M. Momoh/S. Jalloh/P. Sabeti/M. Dubose/Science
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(A suivre à Médiapart)
