« Les dirigeants échouent à traiter cette menace internationale, a déclaré Joanne Liu. En Afrique de l’Ouest, les cas d’Ebola et les morts continuent de s’accumuler. Des émeutes se produisent. Les centres d’isolement sont surchargés. Les travailleurs sanitaires en première ligne sont infectés et un nombre choquant d’entre eux est tué. D’autres ont fui, apeurés, laissant les gens sans soins même pour les maladies les plus ordinaires. »
Joanne Liu décrit des centres de traitement contre le virus Ebola où les gens viennent mourir seuls et ne reçoivent que des soins palliatifs. « Il est impossible de tenir le décompte des personnes infectées qui passent par les centres de soins, poursuit la présidente de MSF. En Sierra Leone, des corps infectés pourrissent dans les rues. Au lieu d’installer de nouveaux centres Ebola au Liberia, nous sommes obligés de construire des crématoriums… Nous sommes en terrain inconnu. Les taux de transmission sont à des niveaux sans précédent, et le virus se diffuse rapidement à travers la capitale du Liberia, Monrovia. »
L’épidémie est « hors de contrôle », estime pour sa part le docteur Tom Frieden, directeur des CDC (Centers for Disease Control), organisme gouvernemental de santé public aux États-Unis. De retour d’un voyage dans la zone touchée par le virus Ebola, où les CDC sont très présents depuis le début, Tom Frieden confirme le tableau dramatique brossé par la présidente de MSF.
« En un sens, le plus dérangeant est ce que je n’ai pas vu. Je n’ai pas vu assez de lits pour accueillir les patients. Dans un centre qui venait d’ouvrir avec 35 lits, il y avait 63 patients, dont bon nombre étaient couchés sur le sol, a rapporté Frieden lors d’une conférence de presse à Atlanta le 2 septembre. Je n’ai pas vu de données venir de grandes régions du pays où Ebola peut être en train de circuler. Je n’ai pas vu le type d’équipe d’intervention rapide qui est nécessaire pour empêcher un petit groupe de cas de se transformer en foyer épidémique. »
Les systèmes de santé du Liberia et de Sierra Leone sont complètement dépassés. Les organisations humanitaires font ce qu’elles peuvent pour les assister, à commencer par MSF, en première ligne depuis le début : « Mes collègues ont pris en charge plus des deux tiers des patients officiellement recensés, indique Joanne Liu. Je peux vous dire qu’ils sont totalement débordés, même après avoir doublé notre équipe au cours du mois dernier. » Au Liberia, les femmes enceintes qui souffrent de complications n’ont pas d’endroit où aller. Le paludisme et la diarrhée tuent des gens, alors que ces maladies sont faciles à prévenir et à traiter. Des hôpitaux ont été fermés, et il n’y en a de toute façon pas assez.
« Chaque jour, nous devons renvoyer des personnes malades parce que nous sommes surchargés », indique Stefan Liljegren, coordinateur du nouveau centre Ebola Elwa 3 établi par MSF à Monrovia (cité par Reuters). « J’ai dû avertir les conducteurs d’ambulances de m’appeler avant d’arriver avec les patients, peu importe leur état, parce que nous sommes dans l’incapacité de les admettre. »
Dans ces conditions, Frieden fait une évaluation très pessimiste de la situation sur le terrain, observant que le virus se transmet à grande échelle au Liberia et que des indices suggèrent qu’il en ira de même en Sierra Leone dans un futur proche. « Le nombre de cas continue d’augmenter, à un rythme rapide. Il va probablement s’accroître encore dans les prochaines semaines, de manière significative, dit Frieden. Il y a une fenêtre d’opportunité pour agir, mais elle est en train de se refermer… » Et d’ajouter : « Le nombre de cas augmente tellement vite que chaque jour qui passe cela devient beaucoup plus difficile d’arrêter le virus. »
Selon le dernier bilan établi par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), plus de 3 500 personnes ont été infectées par le virus en Afrique de l’Ouest, et plus de 1 900 en sont mortes. Ces chiffres, qui montrent une forte accélération depuis la fin août (voir les précédents bilans sur le site de l'OMS), ne sont que provisoires. D’après les projections de l’OMS, le nombre de cas en Guinée, Liberia et Sierra Leone pourrait atteindre 20 000 dans les prochains mois, et cette estimation est sans doute très prudente.
Alessandro Vespignani, professeur de physique à l’université Northeastern, à Boston, a modélisé la progression de l’épidémie d’après les tendances observées depuis juillet. Ses calculs montrent que le cap des 10 000 cas pourrait être franchi d’ici le 24 septembre, et celui des 100 000 dans les prochains mois. « Si l’épidémie au Liberia continue au rythme actuel jusqu’au 1er décembre, le nombre total de cas dépassera 100 000 », confirme l’épidémiologue Christian Althaus, de l’université de Berne, qui a lui aussi modélisé la progression du virus en Afrique de l’Ouest (voir notre article).
