La société civile africaine se rebelle contre l'accord de libre-échange UE-Afrique
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- Catégorie : Grands dossiers
- Mis à jour le vendredi 21 novembre 2014 11:37
- Publié le vendredi 21 novembre 2014 11:37
- Écrit par Par Fanny Pigeaud
Après douze années de bataille, la Commission européenne a fait signer aux pays africains un accord de libre-échange qui leur est très défavorable. Sur place, des organisations de la société civile se mobilisent pour demander aux parlements nationaux de refuser sa ratification.
La nouvelle est passée inaperçue en Europe, et pourtant, le commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, a dû jubiler ce jour-là : le 16 octobre, cinq pays d’Afrique de l’Est ont signé avec l’Union européenne (UE) un accord de partenariat économique (APE). Quelques mois plus tôt, c’était toute l’Afrique de l’Ouest et plusieurs États d’Afrique australe qui disaient oui à l’UE. L’événement a été à la mesure des efforts déployés par la Commission européenne : elle a bataillé pendant douze ans pour faire accepter cet accord de libre-échange. Sauf que… ce n’est peut-être pas terminé ! En Afrique, des organisations de la société civile se mobilisent depuis plusieurs semaines pour demander aux parlements nationaux de refuser la ratification de ces APE, ultime étape avant leur mise en œuvre.
Chefs d’entreprise, ONG, hommes politiques, économistes, monde paysan : beaucoup ont été en effet consternés par la signature des APE. « Trahison », « suicide », « mise à mort », « erreur historique », entend-on ainsi en Afrique de l’Ouest. Pour ceux qui ont suivi l’histoire des APE depuis le début, rien de surprenant : tout au long du processus de négociation entre Européens et Africains, les tensions ont été fortes.
Au départ, il s’agissait de trouver une solution pour remplacer la convention de Lomé et les accords de Cotonou. Ces derniers permettaient depuis 1975 à certains produits des pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) d’entrer sans taxe en Europe, prenant ainsi en compte les différences de développement entre les deux zones. Mais parce que non réciproques et discriminatoires, Lomé et Cotonou ont été jugés non conformes aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En 2002, la Commission européenne a donc proposé de nouveaux accords à signer avec six blocs (Afrique orientale, Afrique australe, Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, région des Caraïbes et région Pacifique).
L’idée principale de ces APE, qui vont bien au-delà des demandes de l’OMC, peut se résumer en une phrase : « On permet à 100 % de vos produits d’entrer sans droits de douane en Europe et vous faites la même chose pour au moins 80 % des nôtres. » Très tôt, les régions Caraïbes et Pacifique ont accepté le deal. Pour les autres, il a été pendant longtemps hors de question d’y adhérer. D’ailleurs, l’Afrique centrale, le Cameroun excepté, résiste encore. Et pour cause : toutes les études indiquent que l’ouverture des marchés aux produits européens va plomber les économies africaines, très vulnérables.
Une plantation de bananes en Côte d'Ivoire. Leurs propriétaires se sont battus en faveur de l'accord. © Thierry Gouegnon/Reuters
« Les produits fortement subventionnés européens vont déstabiliser notre agriculture et induire une baisse des prix », a ainsi rappelé en août le Roppa, une plate-forme regroupant les principales organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest. La Chambre des communes britannique avait dit la même chose dans un rapport publié en 2005. Qui dit baisse des prix, dit évidemment appauvrissement des paysans mais aussi « un exode rural massif qui se traduira, faute d’opportunités, en émigration illégale en direction de l’Europe », prévient le Roppa. Le scénario risque d’être le même pour le tissu industriel : il va se trouver lui aussi concurrencé par des produits venus d’Europe, plus compétitifs. En juillet, le président d’une organisation patronale du Cameroun, Protais Ayangma, a expliqué à ses concitoyens que l’APE allait déstructurer l’industrie, déjà faible, de leur pays et « détruire les emplois, qui vont se transporter vers les pays du Nord, nous réduisant au statut de consommateurs ».
Autre grand motif d’inquiétude : la baisse des revenus douaniers qu’implique l’ouverture des marchés. « Après la suppression des recettes fiscales douanières qui constituent parfois près de 40 % des ressources budgétaires des États, les APE vont procéder durablement sinon définitivement au désarmement des États », a estimé en 2008 la parlementaire et aujourd’hui ministre de la justice, Christiane Taubira, dans un rapport commandé par Nicolas Sarkozy (lire ici notre article de l'époque, et là le rapport lui-même). Ces pertes financières ne seront pas compensées par les exportations vers l’UE, essentiellement constituées de produits primaires : les APE conçus par l’UE interdisent la hausse des taxes à l’exportation.
L’UE a certes promis des financements pour aider ses partenaires à s’adapter à ce nouveau contexte, mais ils sont jugés largement insuffisants et contre-productifs. « Nous refusons d’admettre cette politique de la main tendue. Notre avenir ne dépendra pas de l’assistance mais de la possibilité qu’auront nos peuples de créer par eux-mêmes de la richesse et de vivre ensemble sur leur terre dans la paix et la dignité », s’indigne, au Sénégal, une Coalition nationale contre les APE.
La clause de la « Nation la plus favorisée » (NFP) figure aussi parmi les nombreux points jugés scandaleux par la partie africaine : elle impose aux ACP l’obligation d’étendre à l’Europe les avantages commerciaux plus favorables qu’ils accorderaient à un autre gros partenaire commercial… Les APE signés par l’Afrique de l’Ouest « confinent davantage la région dans un rôle de fournisseur de matières premières et de client des produits (…) subventionnés européens », résume le Roppa.
Alassane Ouattara a pesé de tout son poids pour faire plier l’Afrique de l’Ouest…
À travers les APE, se lit surtout la volonté de l’Europe de contrer d’autres grandes puissances comme la Chine, de plus en plus présente sur le continent africain, alors que ce dernier va être, selon toutes les prévisions, le prochain gisement de croissance de la planète. C’est d’ailleurs la direction générale du commerce de la Commission européenne, et non la direction générale du développement, qui a géré de bout en bout le dossier APE. Pas étonnant, donc, que personne ne croie à la sincérité de la Commission quand elle affirme que les APE vont assurer à l’Afrique « prospérité » et « croissance ». « Il n’y a pas d’exemple d’ouverture de marché qui ait conduit au développement », soulignait le rapport Taubira.
Par Fanny Pigeaud
(A suivre à Médiapart)
