La Chapelle, Saint-Bernard, Pajol : des migrants subissent leur troisième expulsion (dossier Médiapart)

Le parvis de la Halle Pajol, dans le XVIIIe arrondissement à Paris, sur lequel s’étaient installés entre cent et deux cents migrants depuis le week-end, a été vidé de ses occupants par les forces de l'ordre lundi 8 juin dans l’après-midi. Une quinzaine d'entre eux, des Érythréens et des Soudanais, ont été placés en centre de rétention administrative (CRA), en vue d'une expulsion du territoire, selon l'Assfam, l'association d'aide juridique aux étrangers présente sur place. Le message des pouvoirs publics est passé. « Ils ne veulent pas qu’on reste ici », lance Aman, 26 ans, d’origine érythréenne, après l’opération policière. « C’est n’importe quoi, ils nous pourchassent, mais on n’a nulle part où aller. Ils ne veulent pas qu’on reste ensemble », constate-t-il.

Aman fait partie de ces personnes originaires de la Corne de l’Afrique et d’Afrique de l’Ouest qui se sont retrouvées sans solution de relogement après l’expulsion du campement situé sous le métro aérien, à proximité de la station La Chapelle, malgré les déclarations de la mairie de Paris et de la préfecture selon lesquelles tous les occupants d’« Under the bridge » seraient mis à l’abri. En France depuis peu de temps, il n’a pas été « recensé » par les associations qui s’étaient vu confier cette tâche.

Déjà expulsé manu militari vendredi du square proche de l'église Saint-Bernard, ce lundi, il s’est faufilé hors du groupe lorsqu’il a vu approcher les cars de police. Il a pris les rues adjacentes et circule dans les parages. Il raconte néanmoins ce qu’il s’est passé : « Des bus vides sont arrivés. Ils ont demandé aux personnes de monter dedans. Certains y sont allés. D’autres n’avaient pas confiance, ils ont préféré rester là. Des gens se sont mis autour pour les protéger. Mais les policiers sont allés les chercher un à un, c’était comme des attaques. »

Ce récit de charges policières violentes est confirmé par des élus, journalistes, militants et voisins présents sur les lieux au moment des faits. Du gaz lacrymogène a été utilisé. Des migrants ont pu courir et s'échapper. Des réfugiés se sont trouvés mal et ont été évacués par les pompiers. « L’évacuation de Pajol cet apm m’a rappelé l’évacuation violente de st bernard en 97 contre laquelle le PS manifestait », a twitté Éric Coquerel, élu du Parti de gauche (PG), en fin d’après-midi, après s’être interposé. « Je demande la libération immédiate des migrants et militants embarqués de force à Pajol et de vraies solutions d’hébergement », ajoute-t-il. Les migrants montés dans le bus ont été conduits quelques centaines de mètres plus loin, dans un bâtiment appartenant à la préfecture, « pour identification », selon des policiers sur place.

« Il y a eu de fortes violences, malgré la présence d’élus », surenchérit Danielle Simonnet, conseillère de Paris, élue du XXe et secrétaire nationale du PG. Hugo Touzet, élu du XVIIIe en charge de l’accès aux droits et secrétaire de section du PCF, indique à Buzzfeed avoir reçu un coup de poing « en pleine mâchoire ». « Militants et migrants embarqués, élu-e-s violentés. Bravo la préf et @manuelvalls », a-t-il ironisé sur Twitter. Interrogé par Metronews, Pascal Julien, d'Europe Écologie-Les Verts (EELV), estime que « toute cette opération prouve que l’évacuation du campement de La Chapelle était de la poudre aux yeux. Quatre jours plus tard, tout le monde est dehors, il n’y a pas eu de relogement ou d’initiative durable. […] La maire de Paris ne prévoit rien pour l’accueil des migrants et demandeurs d’asile. Pourtant de nombreux immeubles pourraient être réquisitionnés. Je ne peux constater qu’une absence totale de volonté politique ».

Dès lors, l’expulsion prend une tournure politique à l’échelon national. Dans un communiqué, EELV dénonce « les violences » et « la répression ». L’opération de police « bafoue le droit au respect et à la dignité », selon le parti écologiste. « Quelques jours à peine après le démantèlement d’un camp à La Chapelle, cette nouvelle expulsion vient confirmer que les autorités s’obstinent dans une impasse en voulant répondre par la violence à l’extrême précarité et à la détresse de ces migrants », martèle-t-il, avant d’estimer que « ces personnes doivent désormais être orientées vers des solutions d’hébergement d’urgence, dès ce soir, qu’ils soient éligibles ou non au droit d’asile ». Le PCF, de son côté, regrette que l’État ait choisi « la manière forte », dénonçant une « attitude agressive et disproportionnée du ministère de l’intérieur ». « L’utilisation répétée de la force publique à l’encontre des réfugiés est sans issue », répète-t-il, soulignant que « la matraque n’a jamais été une solution constructive ».

Des propositions doivent être faites pour mieux « orienter les réfugiés vers les hébergements déjà existants » et créer « un site dédié et pérenne » pour « accueillir les personnes réfugiées évitant leur éparpillement dans la nature, la rupture des solidarités et permettant la construction de solutions pérennes ». Même tonalité du côté du PG qui regrette que depuis l’expulsion de La Chapelle, les migrants « en sont réduits à errer de lieu en lieu » dans Paris. « La prétendue opération humanitaire semble ainsi masquer une réponse policière », indique ce parti, exigeant l’ouverture d’un « lieu neutre » afin que les migrants puissent « se poser » et que les demandes d’asile puissent être examinées.

 

 

Six mille migrants secourus en un week-end

 

 

Difficile de savoir combien de personnes ont été embarquées dans les locaux de la préfecture de police : une petite centaine selon différentes sources. Et pour y faire quoi ? Le ministère de l’intérieur assure d'abord qu’il s’agit de leur proposer l’asile ou d’être hébergées dans un centre d’hébergement d’urgence réservé aux personnes sans domicile fixe, boulevard Ney dans le XVIIIe arrondissement – qui fait fuir y compris les nouveaux arrivants sans logement. « Ils vont être envoyés en CRA », s’inquiètent des militants associatifs. CRA pour centres de rétention administrative, où sont regroupées les personnes en situation irrégulière en instance de reconduite à la frontière. Tard dans la soirée, le ministère de l'intérieur ne dément pas. Une semaine auparavant, le préfet de Paris Bernard Boucault avait affirmé : « Il n'a été procédé à aucune OQTF [obligation de quitter le territoire – ndlr]. » « Aujourd'hui », avait-il précisé. Aux aurores mardi, l'Assfam a confirmé que les militants étaient bien renseignés. Les recours pour empêcher leur renvoi devraient être rédigés aujourd'hui, les passages devant le tribunal administratif et le juge des liberté et de la détention sont prévus cette semaine. Les retours vers l'Érythrée et le Soudan sont toutefois peu probables, au regard de la situation dans ces pays.

 (..)

Carine Fouteau


 Lire la suite del'article  à Médiapart

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir