A LA CONQUÊTE DE L’OUEST (DE L’AFRIQUE) : LES RUBANS COUPÉS DE COTONOU (un dossier "Le Monde"

Le milliardaire Vincent Bolloré est sans doute le Français le plus influent du continent africain. Il y gère quinze ports et investit désormais les terres, avec un projet de chemin de fer de 3 000 km reliant cinq pays. Trois reporters du

« Monde » ont parcouru cet été la future ligne. Premier épisode au départ de Cotonou, au Bénin, où l’on découvre que l’industriel breton fonce sans contrat et sans bailleur de fonds.

La draisine, dans les rues de Cotonou. Le projet Bolloré rappelle l’âge d’or du train au Bénin, quand une demi-douzaine de convois partaient chaque jour de la capitale économique du pays.

Une fois, deux fois. Le moteur tousse et démarre. La draisine (petite locomotive) s’ébroue et c’est bien le seul mouvement perceptible dans ce paysage ferroviaire désolé. Des wagons fatigués, des rails désaffectés, des pièces rouillées jonchent ce terrain vague au centre de Cotonou, au Bénin. Comment deviner qu’ici, à l’époque coloniale et jusqu’aux années 1990, se pressaient voyageurs et marchandises ? Qu’un chef de gare à la casquette et tenue impeccables sifflait le départ d’une demi-douzaine de convois par jour ?

Assis sous un arbre en bout de quai, les cheminots encore en activité se confondent avec leurs collègues à la retraite venus répandre leur nostalgie. Car l’activité est relative. Les passagers, c’est fini depuis dix ans. Pour les marchandises, un train s’en va tous les sept ou dix jours vers le nord. Il revient parfois plus court qu’il n’est parti : des wagons déraillent ou sont vendus au poids à des ferrailleurs. Dans un hangar, des locomotives éventrées fournissent des pièces de rechange pour les quelques-unes qui roulent encore. Et le directeur général, que l’on dirait avoir tiré d’une sieste dans son vaste bureau bleuté, ne sait pas comment payer les salaires de ses 628 employés à la fin du mois. Bref, la compagnie nationale, OCBN (Organisation commune Bénin Niger), fondée en 1959, est cliniquement morte – avant même d’avoir atteint le Niger car son réseau s’arrête à Parakou, 320 km avant la frontière.

Et pourtant, le destin de cette gare, le destin de ces cheminots désœuvrés, celui du Bénin voire de l’Afrique de l’Ouest est peut-être en train de basculer. Un sauveur s’est présenté. Il s’appelle Vincent Bolloré, il est industriel breton, sa fortune (estimée à 11 milliards d’euros par Challenges) pèse davantage que le PIB annuel du Bénin (estimé à 8,7 milliards de dollars – quelque 7,85 milliards d’euros – par la Banque mondiale). Lui qui gère déjà quinze terminaux portuaires en Afrique se lance à la conquête des terres. Il a commencé à investir 2,5 milliards d’euros pour la « grande boucle » : un chemin de fer de 3 000 kilomètres qui doit relier Cotonou à Lomé, au Togo, ainsi qu’à Niamey, au Niger, avant de s’élancer vers Ouagadougou, au Burkina, et redescendre sur Abidjan, en Côte d’Ivoire. Cinq pays parmi les plus pauvres du monde dont quatre vont connaître des élections présidentielles ces prochains mois et dont deux sont enclavés, l’un en plein Sahel, l’autre mangé aux deux tiers par le Sahara.

Deux vétérans à la manœuvre

Région parisienne, début juillet. « Quand j’ai repris le groupe qui porte mon nom, il avait 160 ans et fabriquait du papier carbone, sourit M. Bolloré dans son bureau, à 4 730 km à vol d’oiseau de Cotonou. Et c’est sûr qu’on ne pouvait pas continuer le papier carbone. Nous devons aller dans des pays ou des secteurs de croissance. Ma conviction, c’est que l’Afrique est au début de son développement, et que cela va aller bien plus vite que les experts ne le pensent.

– Monsieur, il y a un modèle économique pour cette  “grande boucle” ?

– Oui, il y en a un, mais il n’est pas aujourd’hui compréhensible pour ceux qui pensent que l’Afrique va rester au niveau où elle est. Un chemin de fer, dans un continent en pleine croissance, quand on est le 5e transporteur mondial, ce n’est pas déraisonnable. Même si, dans un groupe normal, ça fait longtemps que j’aurais été viré. [Parce qu’]on ne va pas gagner tout de suite beaucoup d’argent. 

– Ça, vous l’avez quantifié ?

– Non. On ne peut pas quantifier. Il y a sûrement des gens dans le groupe qui ont quantifié un tas de trucs, mais je ne sais pas ce que ça vaut. On parle d’une ligne qui n’existe pas encore. »

 

Dans les rues de Cotonou.

Pour qu’elle existe, pour que son trait sur une carte se transforme en rails sur la terre africaine, Vincent Bolloré a appelé ou rappelé deux conseillers spéciaux diablement efficaces, deux vétérans de la police, des services, des affaires et du continent : Michel Roussin et Ange Mancini, 147 ans à eux deux. Le premier, né au Maroc, ancien haut responsable des services secrets français, ancien chef de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris et à Matignon, ancien ministre de la coopération, a déjà été dix ans vice-président du groupe Bolloré puis conseiller d’Henri Proglio chez EDF. Le second, d’origine corse, est ancien commissaire, ancien patron du RAID, la section d’élite de la police française, ancien préfet et ancien coordinateur national du renseignement auprès de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande.

Entre deux avions pour l’Afrique, ils ont fixé le rendez-vous au bar du Raphaël, dans les beaux quartiers de Paris.

Michel Roussin : « Cette boucle, c’est la conquête de l’Ouest !

Ange Mancini : C’est l’histoire de l’humanité, les Grecs et leurs comptoirs qui construisent des chariots pour aller vers l’intérieur des terres !

Michel Roussin : C’est un projet qui correspond à cet homme [Vincent Bolloré].

Ange Mancini : C’est un visionnaire. Il a compris que l’avenir, c’est l’Afrique.

Michel Roussin : Le tracé date des colonies, en 1903. Ça s’est arrêté en 1935-1936, sans faire la boucle. On va terminer le travail.

Ange Mancini : On va transporter du coton, des fruits, des céréales, du ciment, du pétrole, du bois, du bétail, des animaux, des minerais, beaucoup de minerai, et bien sûr des gens ! Avec le Nigeria juste à côté, c’est un bassin de 200 millions d’habitants !

Michel Roussin : On y va sans les bailleurs de fonds, ils sont trop lents, trop procéduriers.

Ange Mancini : Sur les 3 000 km, il y en a grosso modo 1 500 à construire et 1 500 à rénover. Il faudra aussi franchir le fleuve Niger, 300 mètres de large.

Michel Roussin : Des gens qui n’avaient jamais vu de rails, hé bien, maintenant, ils les soudent ! »

Une méthode commando

Retour à Cotonou. Comment accréditer l’idée qu’il va se passer quelque chose, dans un pays où il ne se passe rien ? Comment convaincre qu’un discours, dans ce Bénin qui n’en manque pas, va pour une fois mettre en branle la réalité ? Comment faire chanter les lendemains d’une petite république de dix millions d’habitants désenchantés dont les revenus, au 205rang mondial sur 230, les classent entre le Zimbabwe et Haïti ?

« La méthode, c’est plutôt du commando que de l’armée régulière, avait admis Vincent Bolloré à Paris. On ne passe pas beaucoup de temps à discuter. On agit.  “We try, we fail, we fix”, disent les Américains. On essaie, on rate, on répare. On aime ça, comme les bancs de poissons qui bougent et se déforment au fur et à mesure. »

– Vous avancez avant d’avoir signé les concessions ferroviaires ?

« Malheureusement, oui. Sinon, on prend deux ans dans la vue. »

image: http://s1.lemde.fr/image/2015/08/02/768x0/4708846_6_f32a_des-travaux-menes-jour-et-nuit-pour-la-boucle_9fc4a364e94de0a56c198f72bd28c8ac.jpg

Des travaux menés jour et nuit pour la boucle ferroviaire est déjà sortie de terre la Bluezone de Zongo, version tropicale des maisons des jeunes et de la culture.

La méthode commando appliquée au Bénin, cela donne des travaux jour et nuit conduits en partie par un jeune homme de 23 ans, Arthur Fox, et sanctionnés par trois cérémonies en six mois durant lesquelles Vincent Bolloré et deux présidents, Thomas Boni Yayi (Bénin) et Mahamadou Issoufou (Niger), ont coupé des rubans. 14 janvier 2015 : inauguration de la gare centrale rénovée, équipée, repeinte bleu azur. 6 avril 2015 : mise en service, en plein cœur de Cotonou, de la Bluezone de Zongo, version tropicale des maisons des jeunes et de la culture avec salle de spectacle, cinéma, terrain de basket, cybercafé, incubateur de start-up, galerie d’art et centre de santé, etc., le tout alimenté par des panneaux solaires et des batteries LMP (lithium métal polymère), la spécialité du groupe Bolloré. 2 juin 2015 : coup d’envoi des travaux de rénovation des premiers vingt kilomètres de rail, cérémonie pour laquelle ont été importés de Suisse quatre beaux wagons passagers, repeints la nuit précédente aux couleurs de Bolloré, dont on apprend qu’ils circuleront avant la fin de l’année entre Cotonou et ses banlieues, à la manière d’un tram-train.

À peine élancée que déjà, la draisine freine et s’arrête. Il faut ouvrir le portail qui sépare la gare de la ville et attendre que, de l’autre côté, les marchands de moutons, de motos, de bidons, de vélos et de charbon écartent leurs stands. Il faut aussi patienter au carrefour, comme un simple automobiliste. Tout se passe comme si le train, malgré ses heures glorieuses, était déjà sorti des mémoires, comme si l’Afrique avait rempli le modeste espace vide de la voie ferrée au fur et à mesure que diminuait le trafic. Tout envahit les rails : les joncs, les arbres, les chèvres, les marchands, les motos, les poules, les ordures.

La draisine longe désormais les rues inondées par la saison des pluies que remontent les zem (moto-taxi) de Cotonou, faisant jaillir des gerbes d’eau et hurler les clientes volumineuses assises à l’arrière, au pagne déjà trempé. On passe le salon de coiffure Dieu est grand, le restaurant FIFA, la charcuterie La Grâce de Dieu, le marchand de tissus La Révélation des dames, l’établissement de produits congelés Les portes de l’Éternel, la boucherie La Main divine, le garage Ça va aller, le café La Solution et le complexe scolaire Saint-Gérard-de-Villiers, dont l’honorable directeur ignore sans doute que Gérard de Villiers n’était pas un saint.

Sur le chemin entre Cotonou et Bohicon.

(...)

A suivre au Journal le Monde « Epine dorsale » contre boucle Bolloré

 
 Bénin et Niger, envoyé spécial
 

Demain : Au royaume des titans

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