La conquête de l’Ouest (de l’Afrique) 5/6 : Ouagadougou, deux jours d’arrêt (Un dossier Le Monde)

C’est une gare sans charme plantée au cœur du Sahel. Sous un soleil zénithal, l’activité commerçante est suspendue au prochain départ du train de voyageurs, dans deux jours. Ouagadougou : terminus éphémère d’un rêve colonial achevé au mitan des années 1950 dans cette Haute-Volta fraîchement reconstituée. Le train, si vital pour l’économie de ce pays pauvre et enclavé, n’aurait pas dû passer par là. Mais l’insistance sacrificielle du Mogho-Naba, l’empereur des Mossi, la principale ethnie du pays, a fait son effet. Visage rond et altier, regard perçant, Sa Majesté avait réussi à influencer le tracé de cette percée ferroviaire démarrée à Abidjan en 1904. Avec un argument de poids : il avait fourni 300 000 de ses sujets, des hommes robustes et soumis, oppressés et sacrifiés par le colonisateur, pour porter et poser les rails. C’est à ce prix que le chemin de fer a rallié Ouagadougou au lieu de bifurquer à l’ouest pour pénétrer le Soudan français, actuel Mali.

Dans ce Burkina Faso en transition, englué dans sa relation de dépendance à l’égard de Paris et bien éloigné des pôles africains qui font désormais rêver les investisseurs du monde entier comme Lagos, Kigali ou Addis-Abeba, tout semble possible pour des aventuriers français coutumiers des arcanes des palais présidentiels africains. Ici, le groupe Bolloré peut aisément faire valoir son savoir-faire et s’imposer tant il s’est rendu indispensable en traitant près du tiers des flux de marchandises vers la Côte d’Ivoire. Transport routier, maritime, ferroviaire, transit, manutention, douanes, logistique… Difficile de lui échapper. Le groupe breton espère signer avant la fin de l’été la convention de concession à laquelle est suspendue l’enveloppe de 400 millions d’euros pour la réhabilitation de 59 gares et de cette ligne de chemin de fer entre Ouagadougou et Abidjan, longue de 1 154 kilomètres dont 200 « à haut risque ». Pourtant, la négociation traîne depuis plus d’une année. Et les incertitudes politiques n’aident pas : le Burkina Faso tout comme la Côte d’Ivoire éliront leurs présidents en octobre.

Il est 21 heures et la gare de Ouagadougou à la pierre encore chaude s’éteint. De l’autre côté de la ville, dans une rue perpendiculaire au boulevard Mouammar-Kadhafi, l’hôtel Laico s’éveille. Défilé d’élégance afro-occidentale dans ce palace sahélien érigé dans le quartier huppé de Ouaga 2000. L’ombre tutélaire de l’ancienne puissance coloniale côtoie ici le spectre du défunt colonel libyen, autoproclamé « roi des rois d’Afrique », qui avait déversé ses millions de pétrodollars dans d’improbables projets de développement et dans les poches d’hommes politiques ou de rebelles de la sous-région. Ce soir, au Laico, c’est le truculent général ivoirien Abdoulaye Coulibaly qui régale. Il a été le pilote personnel du premier président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, et l’un des exécutants de ses missions secrètes. Elégant dans son costume croisé de bon faiseur, le général dirige désormais la jeune compagnie Air Côte d’Ivoire et célèbre l’ouverture d’une première agence à Ouagadougou avec le gratin du transport aérien, routier, du secteur bancaire et de l’importation.
« Vincent Bolloré veut mettre la main sur tout, mais risque de se mettre tout le monde à dos ici », persifle un influent homme d’affaires

Les convives font salon dans ce décor de grand hôtel suranné à la décoration austère. A passer d’un groupe à l’autre, les mondanités cèdent vite la place à des commentaires parfois acerbes sur le tycoon breton. « Vincent Bolloré veut mettre la main sur tout, mais risque de se mettre tout le monde à dos ici », persifle un influent homme d’affaires. Coupe de champagne rosé à la main, un haut fonctionnaire rebondit : « Le Burkina sera trop dépendant de lui pour ses échanges, ce quasi-monopole peut s’avérer dangereux. » Du haut de l’hôtel, on aperçoit les villas cossues des chefs de l’ancienne rébellion ivoirienne, aidés et armés entre autres par Mouammar Kadhafi et Blaise Compaoré pour mener dès 2002 la guerre au régime de Laurent Gbagbo qui finira par être arrêté neuf ans plus tard.

C’est aussi là que réside, depuis 2010, l’ancien président de la junte guinéenne, Moussa Dadis Camara, dont les récentes gesticulations en ont fait un hôte embarrassant pour le Burkina Faso. Il donne pourtant rendez-vous dans un restaurant du centre-ville. Comme le « capitaine Dadis » annonce un retard important, on approche, à une table voisine, le jeune et brillant économiste Ra-Sablga Seydou Ouedraogo qui s’accorde une courte pause avant de retourner penser le futur politique et économique de son pays en transition. Après vingt-sept ans de règne, Blaise Compaoré, réfugié en Côte d’Ivoire, est désormais accusé de « haute trahison » par ces fragiles autorités de transition. « Nous devons travailler dur pour mener à bien cette phase historique que certains politiques et militaires essaient de manipuler. Pas question de se reposer », lâche cet enseignant-chercheur devenu conseiller du gouvernement provisoire, épuisé par les nuits blanches passées à peaufiner un rapport sur la réforme de l’Etat attendu pour le 13 août. Puis il se lève brusquement, pour ne pas avoir à saluer « ce criminel qui devrait être à la CPI » [Cour pénale internationale].

« Dadis Camara a changé, il est devenu plus sage », lance l’ancien président de la junte guinéenne, parlant de lui à la troisième personne

Jeans et polo, chapelet de bagues aux doigts et gourmette en or à son nom, « Dadis » fait son entrée dans l’établissement d’un pas lent, presque timide. Rien ou presque ne laisse deviner la balle en pleine tête que lui a tirée son aide de camp le 3 décembre 2009, laissant le capitaine putschiste pour mort – en vérité sauvé par une intervention chirurgicale au Maroc. En octobre se tiendra aussi l’élection présidentielle en Guinée. Et Dadis se présente à la magistrature suprême. Il s’installe, commande une bière et allume une cigarette, taiseux d’abord puis volubile pour parler de lui à la troisième personne. « Dadis Camara a changé, il est devenu plus sage. » Difficile d’extraire du sens de son galimatias sur « l’honneur qui ne se marchande pas », de ses références au général de Gaulle, à Charlemagne ou à l’ENA, « une grande école française dont n’est pas digne Alpha Condé ». Même si l’actuel président guinéen n’est pas énarque.

Début juillet, la justice guinéenne a subitement inculpé Moussa Dadis Camara pour « complicité d’assassinat, séquestrations, viols, coups et blessures » dans le cadre de l’enquête sur le massacre du 28 septembre 2009 qui a coûté la vie à au moins 157 personnes réunies dans le stade de Conakry. « Monsieur Le Monde, si j’avais quelque chose à me reprocher, je ne me serais pas présenté à la présidentielle. Je ne mélange pas politique et justice », se défend-il avant de marquer un silence ambigu : savoure-t-il ses paroles ou perçoit-il plutôt leur écho contre les murs d’une prison ?

« Avant, le train s’arrêtait quarante-cinq minutes et on pouvait écouler nos oignons. Aujourd’hui, la gare ne nous fait plus vivre ! », déplore Nana Assetou, vendeuse à la gare de Koudougou

Lorsque pointe au loin le convoi brinquebalant de Sitarail, tiré par sa locomotive rouge fumeuse, la charmante petite gare de Koudougou sursaute. Le quai se couvre de monde : des voyageurs, des enfants des rues vêtus de loques tentent de glaner quelques pièces à des hommes qui les ignorent, mais ce sont surtout des essaims de femmes vêtues de boubous colorés qui surgissent des environs. Au grand dam de ces vendeuses, le train ne marque plus qu’un arrêt de quinze minutes dans cette ville ni belle ni laide, à 140 km à l’ouest de Ouagadougou. Alors c’est tout un art que de déjouer la vigilance des employés de la Sitarail pour s’immiscer dans le train avec ses oignons, ses mangues, ses brochettes, ses boissons, ses pagnes ou ses savons. Nana Assetou, septuagénaire à la moue insatisfaite, ne s’y essaye même pas et reste plantée sur le quai, son panier d’oignons sur la tête. « Avant, le train s’arrêtait quarante-cinq minutes et on pouvait écouler nos oignons. Aujourd’hui, la gare ne nous fait plus vivre ! », déplore cette dame qui esquisse tout de même un sourire radieux mais fataliste, ne quittant jamais son traditionnel cure-dents en bois.

« Avant », c’était les années 1970-1980, lorsque le RAN, le « Réseau Abidjan-Niger » (qui n’a jamais atteint le Niger), exploitait cette ligne où roulaient des trains rapides et luxueux, avec ses wagons-couchettes et sa décoration glamour. Un Orient-Express d’Afrique de l’Ouest, regretté à l’unisson par les cheminots et les voyageurs. Mal géré, le RAN dépensait sans compter et s’est retrouvé criblé de dettes. A la fin des années 1980, la chute brutale des cours du café et du cacao en Côte d’Ivoire a donné le coup de grâce. Depuis, le réseau s’est dégradé, chaque pays gérant son rail sans conviction jusqu’à ce que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international préconisent la privatisation pour que survive vaille que vaille cette artère économique ferroviaire. Mais le train ne fait plus rêver et Sitarail se retrouve sous le feu de la critique pour sa politique privilégiant le transport de marchandises, plus rentable, au détriment des trains de voyageurs qui ne circulent plus que trois fois par semaine.
« Le train est vital pour le Burkina Faso. Là où il passe et s’arrête, l’économie se développe, même à Benghazi ! », dit Issiaka Diallo, chef de gare
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Par Joan Tilouine (Burkina Faso, envoyé spécial)
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