Ta-Nehisi Coates pousse un cri de rage. Rage dirigée contre son pays, contre ces catégories raciales qui divisent et enferment, contre ce « rêve » américain trompeur puisque tout le monde ne peut pas y accéder de la même façon. Et Ta-Nehisi Coates avoue qu’il a peur. Peur que son corps recouvert de peau noire soit maltraité, exploité, assassiné. Puisque l’Histoire ne l’a jamais épargné. Cette peur qui l’accompagne depuis son enfance dans le quartier pauvre de West Baltimore s’est désormais transformée en violente inquiétude pour son enfant, son fils de 14 ans. C’est donc à lui qu’il dédie Between the world and me (Entre le monde et moi), son second ouvrage, paru en juillet.
Ce texte prend en effet la forme d’une longue lettre à l’intention de Samori, son fils, un ado afro-américain ayant la chance de grandir à l’ère d’Obama dans une famille d’intellectuels new-yorkais, mais qui assiste pourtant chaque jour ou presque à des épisodes de violences racistes témoignant des errements de son pays, et qui peut donc craindre pour sa vie.
La question du corps, de sa liberté et de sa sécurité, est ici centrale. Elle taraude Ta-Nehisi Coates depuis l’enfance et semble motiver son travail d’écrivain : « Comment puis-je vivre libre dans ce corps noir ? », s’interroge-t-il. Vivre libre dans un pays qui croit si fermement à « la réalité de la “race” comme un trait caractéristique incontestable du monde naturel » et « qui enfante ainsi le racisme » ?
Le résultat de ces interrogations est bien plus qu’une lettre : c’est un ouvrage hybride entre l’essai, le reportage, le manifeste et le poème. Sombre, triste, plein de colère. On y retrouve les éléments qui font la richesse et la complexité de l’écriture de Ta-Nehisi Coates, journaliste et essayiste afro-américain rattaché au magazine The Atlantic. Un mensuel pour lequel il a écrit des articles de référence pour mieux comprendre l’expérience des Afro-Américains et la présidence de Barack Obama. Citons par exemple La Peur d’un président noir (dont nous parlions avec l’auteur ici) ou Plaidoyer en faveur des réparations (liées à l’esclavage).
Beyond the world and me est d’autant plus utile qu’il paraît à un moment bien particulier dans l’histoire du pays : à la fin du second mandat du premier président afro-américain des États-Unis, dans un contexte de tensions raciales qu’il est de plus en plus difficile de nier. Les affaires de brutalités policières et les faits divers racistes s’enchaînent. Ils sont documentés par des vidéos d’amateurs circulant sur le web et sont de plus en plus couverts par les médias traditionnels. Depuis près de deux ans, ceux-ci se remettent à analyser les inégalités, les discriminations et le racisme institutionnel dont les États-Unis n’auraient pas réussi à se débarrasser.
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Cette semaine, Ferguson se retrouve ainsi de nouveau au cœur de l’actualité : un an après la mort de Mike Brown dans cette ville du Missouri, alors que des cérémonies de commémoration s’organisaient, de nouvelles manifestations ont éclaté, des coups de feu ont été tirés, un manifestant a été grièvement blessé après s’en être pris à un officier et l’état d’urgence a été de nouveau déclaré dans le comté de Saint Louis. L’occasion de se souvenir que depuis Mike Brown, la liste des Afro-Américains tués par des officiers, décédés dans des circonstances douteuses, voire ouvertement abattus en raison de leur couleur de peau (comme à Charleston) n’a cessé de s’allonger, d’Eric Garner à Tamir Rice en passant par Sandra Bland, ou encore Christian Taylor la semaine passée à Dallas. Autant d’affaires suscitant un renouveau du militantisme antiraciste, par le biais d’associations locales – notamment dans la région de Ferguson – et de manière plus bruyante mais plus brouillonne sur les réseaux sociaux, notamment derrière la bannière « Black lives matter ».
Dans son ouvrage cependant, Ta-Nehisi Coates ne s’intéresse pas à ce réveil militant ni aux réformes qu’il pourrait susciter. Il se range plutôt aux côtés des sceptiques et des pessimistes, de ceux qui ne parlent pas d’espoir et veulent envisager l’échec : échec du projet de société américain, illusion d’une société post-raciale. Il veut secouer ses concitoyens et use de phrases coups de poing pour y parvenir. « Tu l’auras compris […], les forces de police de ce pays ont reçu l’autorité de détruire ton corps », lâche-t-il à l’adresse de son fil.
Le débat sur « la réforme des pratiques policières » prend de l’ampleur ? Très bien. Mais Ta-Nehisi Coates ne cache pas sa lassitude face à cette expression en vogue depuis plus de quinze ans. D’autant que l’auteur n’en a pas particulièrement après la police, ce n’est pas cela l’objet de Between the world and me. « La vérité, c’est que le fonctionnement policier reflète à la fois les désirs et les peurs de l’Amérique, et quelle que soit l’orientation politique que prend la justice criminelle dans ce pays, on ne peut pas dire qu’une minorité répressive a imposé ses vues. Les abus qui découlent de ces politiques – le système carcéral tentaculaire, la détention arbitraire de personnes noires, la torture de suspects – sont tous le produit d’une volonté démocratique. Alors remettre en cause l’action policière, c’est remettre en cause la position de tous les Américains qui ont accepté d’envoyer des policiers dans les ghettos armés de ces mêmes peurs qui les habitent, des peurs qu’ils se créent tous seuls et qui les poussent à fuir les centres-ville […]. »
Le cœur de son propos est là : Ta-Nehisi Coates n’en peut plus de vivre dans une société raciste dans ses fondements mêmes, et qui met tant d’énergie à le nier, à s’accrocher à des mythes tel que le rêve américain, une société multiculturelle qui regorgerait d’opportunités pour tous. Cette notion de « rêve » et par extension de « rêveurs » est capitale dans l’ouvrage. L’auteur y tient, et il la précise pour nous par email : « Le rêve, c’est l’idée que toutes ces choses qui nous rendent fiers en Amérique – les grandes pelouses impeccables, les palissades, la possibilité d’avoir un emploi stable, les feux d’artifice du 4 juillet… – ont été obtenues d’une manière décente et honorable. Ce n’est pas vrai. Tout cela est le fruit d’un pillage. »
Quel rêve américain ?
Il le dit et le répète : l’Amérique s’est construite en exploitant des corps, entre autres des corps noirs. Si cela n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire du monde, note-t-il, ce n’est pas une raison pour ne pas s’en soucier. « L’Amérique prétend à l’exceptionnalisme, analysons-là à l’aune de ces standards exceptionnels », écrit-il dès les premières pages. Ta-Nehisi Coates rappelle que le corps noir a été exploité pendant les 250 ans qu’a duré l’esclavage, le péché originel. Il a ensuite été malmené par les politiques urbaines ségrégationnistes « qui leur ont donné leurs banlieues » et ont fabriqué les ghettos de centre-ville. Ce corps est encore devenu de « la chair à prison », bien utile à l’industrie carcérale. Tout cela, on le nie, on l’oublie, condition essentielle au maintien du « rêve ». Mais la réalité, insiste-t-il, c’est qu’un groupe est toujours opprimé, écrasé.
Tout au long de l’ouvrage, Ta-Nehisi Coates désigne donc un « eux » et un « nous », les « rêveurs » et les autres, ceux qui se rangent dans la catégorie des Blancs et ceux qui se retrouvent dans la catégorie des Noirs. Ces catégories ne sont pas homogènes, elles sont réductrices voire caricaturales (à noter que l’auteur mentionne à plusieurs reprises l’existence d’une bourgeoisie noire qui adhère parfaitement au « rêve »). Mais au bout du compte, elles s’imposent. Elles déterminent l’expérience du monde de chacun.
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Par Iris Deroeux
Médiapart
