HOMMAGE À BA MAMADOU

C’est Malraux qui a dit à peu près ceci « C’est la mort qui transforme la vie en destin ». Donc Ba Mamadou ne mourra jamais.

L’hommage ci-dessous est rendu à un vivant, et à tous ceux qui en Guinée, ont contribué à briser des chaînes qui toutes ne sont pas encore rompues qui enserrent ce peuple martyr depuis cinquante ans. Ce texte est de circonstance. L’époque de sa publication en 1992 à « La Nouvelle République » fondée par Ba Mamadou, restitue la grandeur de tous ceux qui, comme Siradiou Diallo et le Professeur Alpha Sow (qui les avait rejoints un peu plus tard), disparus aujourd’hui, affrontaient alors la poitrine nue, des balles réelles et des grenades dégoupillées comme celle de Kamsar.

Les sociologues et les politologues devront analyser les ressorts de ce ras de marée humain du Samedi 20 Juin 1992 qui a salué le retour de M. Ba Mamadou dans la Capitale après une tournée de 50 jours à l’intérieur du pays. Ils y verront sans doute un effet du ras-le-bol massivement présent dans le vécu quotidien du Guinéen. Mais le bons sens populaire dit : il ne faut pas aller chercher dans les nuages ce qu’on a à côté de soi. Si l’on se demande donc pourquoi est-ce Ba Mamadou qui a bénéficié de cette gigantesque mobilisation, je dis : pourquoi est-ce Ba Mamadou qui le premier s’est levé pour protester ouvertement contre cette dictature rampante, faisant du porte-à-à porte, armé seulement d’une feuille de chou (« Dinguiraye matin », dit l’autre), où il y avait des vérités qui étaient peut-être connues de tous mais qui n’étaient pas bonnes à dire. Surtout, fallait-il être fou ou candidat au martyre, pour se lever et aller braver à pied, seul, la soldatesque au pouvoir.

Samedi 20 Juin 92, il y a eu ce miracle où des milliers de Guinéens ont témoigné dans le calme, en silence, que le message est bel et bien entendu, qu’il n’était plus seulement une affaire de « Banque Mondiale », ni même seulement des militants de l’U.N.R.. C’est la première leçon à tirer de cet évènement. La seconde leçon, c’est que tout de même, derrière le masque très volontaire, parfois expéditif disent ses détracteurs, se cache chez l’homme du 20 juin, une pudeur excessive qui fait oublier que l’homme, comme beaucoup de Guinéens certes,, a donné sa part de sacrifice et de larmes à la Première République qui lui a pris jeune frère (même mère même père), beau frère, cousins, sans parler des amis à qui le Néron guinéen reprochait entre autres « crimes » le fait d’être liés à Ba Mamadou. Ceci dit pour rappeler que les masses ne sont jamais lâches, jamais définitivement oublieuses, jamais irrévocablement aveugles.

Un banal samedi pluvieux, elles sortent massivement pour (se) rappeler et témoigner : qui a fait quoi, quand et où.

Un banal samedi pluvieux, elles sortent massivement pour (se) rappeler et témoigner : qui a fait quoi, quand et où.

Sans donner de détails aux politiciens, aux politologues et aux sociologues. C’est tout.

Saïdou Nour Bokoum

« L’ESPOIR

« Du jamais vu, ni à la mort de Sékou TOURE, ni à l’inauguration de la Mosquée Fayçal » et, « il n’y a pas eu en Guinée d’évènement comparable.., ». Etc. Le retour de M. Ba Mamadou dans la capitale, après une tournée marathon de 50 jours dans la Guinée profonde a été en effet vécu comme une apothéose.

Mais par delà les superlatifs et les métaphores que l’on continue de tenir depuis ce mémorable samedi 20 juin 1992, il ne me semble pas déraisonnable de dire que l’évènement devrait ouvrir pour tout Guinéen, une fenêtre d’espoir dans l’épaisse brume qui obstrue l’horizon de ce pays. L’espoir ? N’a-t-on pas enterré ce vocable sous les dalles mortuaires de Boiro ou dans le bitume encore humide des larmes des pendus du pont de Tombo ? Souvenirs macabres..Souvenirs ces huit années de faux régime d’exception qui ont mis en bière tout espoir de redressement de ce pays ? Un pays ? Ce vaste décor de film-catastrophe digne des cinémas pouilleux de nos bidonvilles ?

Voyez, que peut-on espérer d’un régime politique qui laisse s’envoler 500 (cinq cents) millions de dollars U.S., engloutis dans les poches d’un quidam que tout le monde connaît, qui court toujours, mais qui ne fuit pas ! Impunément. Et exit tout espoir pour l’agriculture. Scandale de la Cité des chemins de fer, scandale de Kenendé, scandale de la Banque centrale, scandale insaisissable des Douanes, des Finances, scandale des chevaux de Kindia et des domaines de Gbantama ! Scandale rampant de la corruption qui gangrène l’Administration de pied en cape. Le poisson pourrit par la tête dit-on..

L’espoir d’une économie redressée a donc fait long feu. Qu’importe si demeure le sentiment de vouloir vivre une histoire commune, serait-elle une veillée funèbre. Passe donc le bonheur déçu d’une Guinée château d’eau de l’Afrique de l’Ouest mais où en plein mois d’Août il n’y a pas une goutte d’eau dans les robinets de la Capitale noyée dans les eaux de ruissellement ! Capitale unique au monde, indécrottablement plongée dans les ténèbres, depuis que le P.D.G. nous a jetés sur le macadam infini de l’Histoire qui, en 26 ans de marche forcée, s’est égarée à Gbessia au kilomètre 14 !

L’espoir était pourtant permis en 1984 lorsque notre vaillante Armée nous a délivrés de l’encombrante dépouille suprême. Nous réalisons maintenant qu’on nous avait encore mis sous la botte d’une dictature molle, la pire de toutes, malgré les apparences, qui comme chacun sait, sous tous les cieux, éructe une soupe mortelle pour l’unité nationale du pays où elle sévit : irrédentisme, atavismes, particularismes ethnorégionalistes, qui dispersent la nation en villages, tribus, ethnies et autres camps de réfugiés, exilés dans leur propre patrie. 

Il y a pire. Il y a que le Guinéen est devenu mithridatisé contre la souffrance, la misère et l’humiliation. « Cémérénisés », « cétérénisés », les Guinéens sont devenus immunisés contre le changement. Devenus tous des déflatés réels ou menacés de l’être, à moins que de se tenir tranquilles, l’échine tortillée en S, comme soumission. Ainsi, drogués, loubards et autres calamités viennent nous narguer jusque dans nos entrées-couchers : rien à faire pour troubler le sommeil du Guinéen. 

L’université peut devenir « un camp de la mort » où l’on s’apprête à ensevelir la vingt et unième promotion de notre avenir à tous, pas une larme. Le Guinéen encaissera puisque cet avenir vient de passer derrière lui, avec notre toute récente performance socio-économique. 162è sur 162 pays. Record planétaire de la pauvreté dans sa version la plus humiliante. Nous sommes en effet derniers en qualité de vie. Mais nous l’avons dit, le Guinéen est mithridatisé contre la vie. N’est-ce pas, la Guinée est un abandon des Calabraises, comme l’Egypte est un don du Nil !

L’espoir en Guinée : un gigantesque chantier suspendu entre deux détournements et d’inutiles remaniements ministériels, au gré des « Facilités » (sic) d’Ajustements Structurels renforcées qui n’ont jamais servi qu’à nous enfoncer dans l’incrédulité généralisée. Voilà, le Guinéen croit à tout sauf au Guinéen. Allons-nous laisser l’espoir à ces bambins qui finiront par transformer la loi fondamentale en chicotte, pour nous apprendre à circuler dans le bon sens ou à voter en faveur de tel Parti qui a le vent en poupe ? C’est cela l’espoir ? 

Et vint le Samedi 20 Juin 1992. Et arriva ce qui arriva. Tout Kaloum dehors. Et tout Kaloum était devenu toute la Guinée. 

N’y avait-il pas pourtant que des Peuls et des Malinkés ? 

Il y en a donc tant que ça à Kaloum ? 

Rien que des U.N.R. et des R.P.G. ? 

Il y en a donc tant que ça à Kaloum ? 

Phénomène de curiosité ? 

Sous cette pluie battante ? Dans cette boue, toutes ces heures d’attente ! Rien que pour voir « Banque Mondiale » ? Certes oui. Mais la fierté des militants et la force d’une telle organisation dussent-elle en souffrir, je dis que ce monde était aussi sorti pour la première fois depuis 1984, ou depuis trente ans, pour aller voir ça de plus près ! Mais « ça » quoi ? Eh bien un revenant enveloppé depuis trente ans dans une camisole de force cousue dans la peur et l’humiliation. 

Le revoici donc, le Guinéen, ce fantôme transfiguré sous les traits de Monsieur Ba Mamadou, dont le visage était devenu comme le miroir où se reflétaient les centaines de milliers d’autres visages, tous auréolés par ce message court et frappé en lettres de feu : 

L’ESPOIR. » 

P.S. C’est Malraux qui a dit à peu près ceci « C’est la mort qui transforme la vie en destin ». Donc Ba Mamadou ne mourra jamais.

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