Marché des passeports biométriques

Depuis juin 2010, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le général Mamadouba Toto Camara, s\'échine à retirer des mains de la société française Oberthur Technologies le contrat de fabrication et de livraison des passeports et cartes nationales d\'identité sécurisés pour le remettre à la société malaysienne IRIS. Pourtant Oberthur a une expertise mondialement reconnue et IRIS n\'est qu\'un cabinet de démarcheurs. Si le ministre réussit à rapporter le contrat à la société malaysienne, ce serait pour qu\'elle traite avec une autre société à même de faire le travail. Il se pourrait même que les Malaysiens se tournent vers Oberthur ou une société de la même envergure, avec comme objectif se faire bien sûr des bénéfices sur le dos du contribuable guinéen. D\'où cette question: pourquoi retirer le marché à un spécialiste pour le refiler à un démarcheur, si ce n\'est pour des raisons inavouables ?

 

Les faits.

L\'Organisation de l\'Aviation civile internationale (OACI) ayant demandé à tous ses Etats membres de mettre en place un système mondial d\'identification sécurisé des voyageurs aux frontières aériennes, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le général Mamadouba Toto Camara a visité les installations d\'édition des passeports à la direction centrale de la Police de l\'air et des frontières (DCPAF) à Coléah. Très satisfait, il a adressé le 11 juin 2009 une correspondance au directeur général d\'Oberthur Technologies dans laquelle on peut lire :

« Cette visite m\'a permis de me convaincre de la fiabilité et de la performance des équipements mis en place par votre société ainsi que des possibilités qu\'ils offrent dans le cadre du passage à une phase plus améliorée dans l\'édition de nos documents d\'identification et de voyage (introduction d\'empreinte et de puce). Cette possibilité de passage à une technologie plus avancée présente donc des avantages non négligeables en termes de temps et de finance car elle évite à notre pays l\'achat de nouveaux équipements pour l\'édition des passeports et des cartes d\'identité nationale biométriques. C\'est pourquoi je vous demande de me faire parvenir dans les meilleurs délais une offre détaillée en vue d\'étudier les possibilités d\'une éventuelle coopération. »

Le 9 décembre 2009, sous la junte du CNDD, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, le Général Mamadouba Toto Camara, et son homologue de l\'Economie et des Finances, Kerfalla Yansané, signent avec la société Oberthur Technologies le contrat référencé 2009/359/1/3/1/G pour la « fourniture de passeports et de carte d\'identité biométriques ».

Par la suite, le représentant exclusif d\'Oberthur Technologies en Guinée, Antonio Souaré, a adressé une note technique au directeur national du Trésor détaillant les offres de la société pour l\'édition des passeports et des cartes d\'identité nationale biométriques.

La note rappelle que les recommandations et les normes en vigueur de l\'OACI rendent impératif le changement de ces documents à l\'échelle mondiale avant fin 2010. Les documents doivent comporter un composant électronique (une carte à puce) dans lequel seront stockées toutes les informations concernant le détenteur, y compris les informations biométriques, notamment l\'empreinte digitale.

Les prix proposés par Oberthur Technologies sont les plus compétitifs par rapport à la concurrence. En plus, le marché des passeports et de la carte d\'identité nationale étant un marché à commande, les prix proposés par Oberthur Technologies sont invariables pendant sept ans, quelle que soit l\'amélioration de la technologie. Pendant cette période, l\'autorité compétente pourra renouveler la quantité nécessaire par un simple bon de commande. Cette mesure est destinée à rendre le financement plus souple. En plus, la société s\'engage à fournir les équipements informatiques, assurer la formation du personnel et assurer la maintenance du serveur et du logiciel pendant la durée du contrat.

Sur la base du contrat du 9 décembre 2009 signé en bonne et due forme avec l\'Etat guinéen, la société française Oberthur Technologies a confectionné et stocké en France 600 mille passeports. Ensuite, elle a fait parvenir par DHL une vingtaine d\'échantillons aux autorités guinéennes.

En juin 2010, contre toute attente, le général Mamadouba Toto Camara fait machine arrière. En collusion avec le Premier ministre de transition Jean-Marie Doré, il présente à la télévision nationale des Malaysiens venus soi-disant pour confectionner pour la Guinée des passeports et des cartes nationales d\'identité biométriques. C\'était à n\'y rien comprendre. Détentrice d\'un contrat dûment signé et ayant déjà confectionné une quantité importante de documents, la société Oberthur Technologies en était toute ébaubie.

Pour amener l\'Etat guinéen à respecter ses engagements, le ministre secrétaire général de la Présidence de la République d\'alors a cru devoir intervenir. Le 31 août 2010, dans une correspondance officielle, il demande au ministre de l\'Economie et des Finances, Kerfalla Yansané, de reconduire les contrats assignés avec  Oberthur Technologies tout en rappelant qu\'elle a déjà conçu les documents. Il précise à son homologue qu\'on n\'attend plus que son accord pour valider ces documents et ouvrir une lettre de crédit.

Si la lettre du ministre secrétaire général de la Présidence de la République n\'a pas été suivie d\'effet, elle aura au moins l\'avantage d\'empêcher Toto et Cie de passer à l\'action, de rapporter donc aux démarcheurs malaysiens d\'IRIS le contrat signé avec Oberthur.

Le statu quo a été maintenu jusqu\'à aujourd\'hui. Jean-Marie Doré n\'est plus aux affaires et le ministre reconduit général Mamadouba Toto Camara a préféré faire un repli tactique face à la détermination déclarée du président Alpha Condé de lutter sans répit contre la corruption.

Après dix mois de prudence, et croyant essoufflée la détermination du Président de la République , Toto est revenu à la charge. La semaine dernière, il a invité ses affidés malaysiens à Conakry et les a accueillis en personne à l\'aéroport avec cortège officiel et sirène. Pour faire passer comme un suppositoire le contrat qu\'il entend signer vaille que vaille avec ces derniers, il aurait réussi à intéresser à l\'affaire le Premier ministre Mohamed Saïd Fofana.

En l\'état actuel une chose est sûre, à défaut d\'une réaction salutaire du président Alpha Condé, la confection et la fourniture des passeports et des cartes nationales d\'identité seront retirées à l\'ayant-droit français Oberthur Technologies. S\'il n\'intervient pas promptement, ces documents seront bientôt l\'objet d\'un trafic intense et juteux pour certains fonctionnaires véreux tapis au ministère de la Sécurité. L\'on se rappelle qu\'il y a juste quelques mois des lots de passeports guinéens (dont certains étaient vierges) ont été saisis à Kourémalé, à la frontière malienne, ensuite en Asie, puis au Maroc et enfin, tout récemment, aux Etats-Unis. Seuls quelques lampistes ont écopé des sanctions. Les gros bonnets de ce trafic honteux pour l\'Etat guinéen continuent à magouiller dans leurs bureaux climatisés. D\'aucuns ont même eu droit à des promotions.

Quand on sait que ce sont des Malaysiens qui avaient plongé pendant longtemps la Sotelgui dans un marasme technique et financier désespérant et, en l\'absence de toute concurrence, favorisaient le trafic de puces téléphoniques (celles-ci étaient vendues jusqu\'à un million de francs entre 1995 et 2005), les Guinéens ont des raisons de s\'inquiéter si le général Toto parvenait à ses fins.

Au demeurant, la société Oberthur Technologies a pignon sur rue. En plus d\'une expertise mondialement reconnue, cette société a l\'une des meilleures imprimeries fiduciaires au monde. Pour cette raison, la BCEAO a signé un contrat avec elle pour battre la monnaie CFA pour les huit pays de l\'UMOA. C\'est encore Oberthur Technologies qui avait conçu le modèle du passeport CEDEAO qu\'Alpha Oumar Konaré, alors président en exercice de cette institution sous-régionale, tenait à faire mettre en circulation avant la fin de ses fonctions. Au temps de la Banque de France, c\'est Oberthur Technologies qui frappait le franc français et le franc CFA (et jusqu\'à aujourd\'hui, grâce à un contrat exclusif avec la BCEAO ). Cette société frappe aussi l\'euro, possède 60 pour cent du marché mondial des documents fiduciaires et est leader mondial de l\'identification. Elle détient les marchés fiduciaires de la plupart des pays du Golfe Persique et de l\'Afrique.

A ce compte, que vaut la société malaysienne IRIS, une illustre inconnue, en face de ce géant français du fiduciaire ? Surtout quand on sait que les prix unitaires proposés par Oberthur Technologies sont nettement inférieurs à ceux d\'IRIS ?

Le Président Condé va-t-il laisser faire le ministre Toto, avec ce parti-pris incohérent (et intéressé ?) qui jure manifestement avec le changement prôné ?

source : l\'Obs Guinée

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