CAN 2012 : Les dessous des violentes émeutes ''électriques'' à Kindia
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- Catégorie : Actualités
- Mis à jour le lundi 12 mars 2012 14:54
- Publié le lundi 12 mars 2012 14:49
- Écrit par Bah Abdoulaye
La ville de Kindia a été secouée ces derniers mois par des émeutes, faisant parfois des morts, des blessés, des arrestations et des dégâts matériels;
ce qui est pourtant inhabituel dans cette cité réputée cosmopolite et non-violente. Au terme de trois jours d'enquêtes réalisées sur le terrain, nous vous livrons les dessous de ces incidents ayant paralysé des mois durant la Cité des Agrumes.
Pour comprendre le fond du problème, disons que ces émeutes sont liées en grande partie aux délestages électriques récurrents ayant plongé Kindia avec ses 97 mille abonnés dans le noir ces derniers mois, alors que les citoyens de la Cité des Agrumes étaient habitués à une fourniture électrique ininterrompue pendant un an deux mois.
« Les prémisses de ces émeutes étaient prévisibles depuis quatre mois. Kindia était ravitaillée en électricité 24 H/ 24 du 23 Juillet 2010 au 2 Novembre 2011. Pendant tout ce temps, les petits métiers prospéraient et chacun y tirait profit. Tout est gâché avec le début des délestages», explique Fadiga Mohamed Lamine, le patron de l'Agence locale de l'EDG.
« Les femmes ont profité de cette fourniture ininterrompue du courant pour initier des activités génératrices de revenus. Ma femme, par exemple, revendait des boissons locales. Elle se faisait des sous. Mais avec les délestages, les choses se sont gâchées. Tout ce qu'elle préparait pourrissait dans le frigo », a soutenu un père rencontré dans un café très fréquenté situé au cœur du marché.
« Kindia a été desservi en courant électrique pendant un an deux mois. Finalement, les citoyens ont eu cette habitude. Beaucoup y tiraient leur vie, notamment les soudeurs, les vendeuses de boissons locales, les menuisiers, les cybers. Quand les pylônes ont été redressés et le courant redistribué, les gens n'ont pas jugé ça mieux », confie le Préfet Dramane Condé.
« Si Kindia a été desservi en courant pendant un an deux mois, c'est du fait que certains pylônes desservant Conakry avaient chuté à un moment. Mais une fois rétablis, le courant a été redistribué autrement au prorata des zones couvertes. (Et) c'est parti les délestages », a précisé Mr Fadiga qui confirme les informations fournies par le préfet de Kindia.
D'après nos enquêtes, plus d'un citoyen de Kindia dit ne pas comprendre que leur ville abrite quatre centrales hydro-électriques qui fournissent le courant à Conakry, alors qu'eux sont plongés dans le noir.
« Ce n'est ni une affaire ethnique, ni politique mais des revendications fondées. Nous abritons quatre centrales et nous sommes dans le noir. Nous avons toujours demandé qu'on nous donne un seul barrage », a indiqué un natif de la ville.
Avec le rétablissement des pylônes, le courant électrique a été redistribué à partir de Conakry au prorata des différentes zones couvertes. Et c'est parti les délestages récurrents à Kindia. Conséquences, les activités économiques en subissent un sérieux coup. C'est ainsi que les jeunes issus des 33 quartiers de Kindia ont entamé des démarches auprès des autorités pour leur demander de solutionner le déficit électrique dans leur cité. Après de multiples réunions, les jeunes ont d'abord interpellé l'Imam El Hadj Mahmoud Camara de Tafory, puis le préfet.
« On a commencé les séances de sensibilisation depuis quatre mois à la radio rurale. On a convoqué les chefs de quartier et les groupes de jeune pour dire que le déficit électrique est un problème entier », se défend le préfet de Kindia.
Face au déficit électrique criard, le préfet de Kindia a conduit une forte délégation composée de jeunes et des autorités religieuses locales à Conakry chez le Premier ministre.
« Le PM a tenu des promesses mais sans effet », a-t-on appris.
« Au même moment, les dirigeants de l'EDG ont promis le courant pendant toute la CAN 2012 », soupire un témoin. C'est dans ces conditions que la CAN 2012 a démarré. Mais auparavant, précisons que les autorités locales avaient distribué des groupes électrogènes et des écrans plats à certains leaders de jeunes. Ces écrans devaient être mis en marche dans leurs quartiers respectifs en cas de délestages pendant la CAN.
« Tous ceux qui ont été gratifiés de ces matériels les ont confisqué », nous a révélé un leader de jeunes.
Mais ce qui a le plus compliqué les choses, c'est l'attitude des autorités locales dans la gestion de l'avant-émeute. Certaines sources accusent le préfet de Kindia, par exemple, d'avoir soudoyé la jeunesse. Ce que l'intéressé dément catégoriquement.
« Moi, je n'ai pas de l'argent à distribuer. Je suis le plus nécessiteux. Je n'ai même pas où me coucher à Conakry. Je n'ai aucun intérêt à le faire. Distribuer de l'argent pourquoi faire ? ».
Or, notre reporter a rencontré des jeunes qui disent avoir reçu des fonds des mains des autorités locales. D'aucuns nous ont parlé de trente millions de francs guinéens.
« Le préfet peut dire qu'il n'a pas soudoyé la jeunesse. Soit ! Mais nous savons qu'Abéga a reçu trente millions de ses mains. Dans la répartition, les uns ont perçu 700 mille francs, les autres des groupes électrogènes et des écrans plats », nous a confié un enseignant.
Quand vous interpellez le Maire de Kindia sur ces accusations, Mamadou Dramé répond il a une réponse toute prête :
« Je ne serai jamais en contradiction avec un citoyen. Ecrivez ce qu'on vous a dit. On est allé dans les quartiers. On les a mobilisés. On a fait des réunions. Moi je ne serai jamais en contradiction avec un citoyen. Je sais comment sont les hommes d'aujourd'hui »
Au début de la CAN, tout Kindia attendait les autorités au tournant avec les promesses annoncées. C'est pourquoi dès les premiers délestages, les jeunes se sont fait entendre. Mais les émeutes les plus terribles ont été enregistrées lors du match Guinée-Ghana, d'après maints témoins, y compris les autorités. Le patron de l'Agence locale de l'EDG s'en explique. M. Mohamed Lamine Fadiga de son bureau mi-saccagé, précie en effet :
« Le jour j, à quelques heures du coup d'envoi, j'ai reçu un coup de fil de Conakry me disant qu'au lieu des cinq mégawatts habituels, Kindia n'en aura que trois ».
Et d'ajouter :
« Les gens pensent que c'est nous qui distribuons le courant, alors que c'est Conakry qui décide. Nous, nous ne sommes qu'une agence commerciale».
Un dirigeant de la DPJ de Kindia a bien voulu nous confier :
Conséquences, les jeunes sont sortis dans tous les quartiers pour se livrer à la casse. Pendant trois heures de temps, selon nos sources, les jeunes loubards ont tout détruit au siège de l'EDG".
Un syndicaliste explique :
« Ils ont volé tout ce qu'on peut voler, les meubles, les ordinateurs, les portes, les fenêtres. Après, ils ont incendié les archives, les engins roulants ».
Un autre citoyen témoigne :
« Ce grand mouvement a paralysé toute la ville, l'administration, les marché, les écoles. Les jeunes ont érigé des barricades et brûlé des pneus. Les forces de l'ordre ont riposté en tirant des sommations ».
Aux dernières nouvelles, nous avons appris d'abord que le procès des 36 jeunes interpellés dans le cadre de ces émeutes a débuté mercredi à Kindia. Ensuite, les ressortissants du Kanya à Conakry ont offert des dons en matériels à l'Agence locale de l'EDG pour l'aider à restaurer son siège mis à sac. Enfin, le patron d'EDG-Kindia a été débarqué, mais lui parle de promotion :
« Je suis muté à Boké. Beaucoup pensent que c'est lié aux émeutes. Non ! C'était déjà préparé d'avance ».
source : l'Obs Guinée
