Sur le chemin de ronde des poètes Yu Jian et Eugenio De Signoribus
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le dimanche 7 septembre 2014 15:46
- Publié le dimanche 7 septembre 2014 15:35
- Écrit par Patrice Beray et Claude Mouchard
7 septembre 2014
Pour cet ultime volet (4/4) de la série « Le poème, voix des événements », nous présentons deux grandes voix actuelles de la poésie, celles du Chinois Yu Jian et de l’Italien Eugenio De Signoribus, qui, comme l’écrit Claude Mouchard, « vibrent l’une et l’autre avec les ébranlements de ce monde que, fût-ce dans la surdité et l’aveuglement, nous partageons ».
Dans le dernier volet de cette série « Le poème, voix des événements », nous avons choisi de donner à lire de larges extraits de deux poètes d’importance, le Chinois Yu Jian (dont Claude Mouchard est un des traducteurs) et l’Italien Eugenio De Signoribus (grâce au concours de Martin Rueff). C’est là notre fil rouge depuis l’entretien initial avec Claude Mouchard que de permettre de retrouver « une voix en route vers un toi qui entende », selon les mots de Paul Celan dans Le Méridien.De la province de Yunnan, où peut se concevoir, écrit Yu Jian, une serrure de la marque Éternité pour renfermer des dossiers de renseignements, au désastre de l'immigration africaine sur les côtes italiennes de l’Adriatique scruté par De Signoribus, ces deux voix nous disent que la poésie peut se faire « historienne à sa manière », comme le souligne Martin Rueff dans un texte consacré à Claude Mouchard (voir en pièce attachée).
Lire aussiClaude Mouchard: «Par le poème, il y a des événements qui ne cessent plus d’arriver»
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Il nous revient de mettre au jour les messages ainsi recelés, car « il y a là, précise Martin Rueff, comme un effet symétrique au sentiment de “déjà vu” : le poème crée un présent qui ne fut jamais vécu comme tel dans le présent ». Le poème « fait vivre ce qui ne fut jamais donné à l’expérience présente ».
Voici ce qu’en dit le poète de Papiers ! pamphlet-poème, Claude Mouchard, au regard de Yu Jian et d’Eugenio De Signoribus.
Pouvons-nous, même fugitivement, prêter l’oreille à deux fortes et irréfutables voix poétiques d’aujourd’hui ? Ces deux poètes sont aussi éloignés l’un de l’autre qu’il est possible. Et pourtant leurs voix vibrent l’une et l’autre avec les ébranlements de ce monde que, fût-ce dans la surdité ou l’aveuglement, nous partageons.
Yu Jian est né le 8 août 1954 à Kunming, dans la province de Yunnan, en Chine.
Sans autre préalable, voici comment s’amorce l’implacable déroulement d’un de ses grands poèmes : Dossier zéro. Toute l’existence d’un individu va s’y trouver vue et dite sous le signe (ou sous le poids) de dossiers qui, au fil du temps, amassent des renseignements sur son compte pour s’entasser dans des placards dès lors inaccessibles :
Dossier 0
Salle des DossiersLe cinquième étage d’un bâtiment derrière des serrures et des serrures dans une pièce interdite celui-là le sien
Est placé dans une enveloppe officielle il sert de preuve de l’existence d’un homme deux étages le séparent de l’homme lui-même
Lui travaille au deuxième étage cette enveloppe est à 50 mètres de couloir de lui à 30 marches
Dans une pièce différente des autres 6 murs coulés en béton armé 3 portes successives pas de fenêtre
1 néon 4 extincteurs rouges 200 mètres carrés plus de mille serrures
Des serrures des serrures encastrées des serrures aux tiroirs la plus grande est de la marque “Éternité” apposée à l’extérieur
Monter un étage à gauche monter un étage à droite encore à gauche encore à droite ouvrir une serrure ouvrir une serrure
À l’aide d’un code s’infiltrer finalement dans la zone interne armoire à dossiers après armoire à dossiers celle-ci à côté de celle-là
Celle-là au-dessus de celle-ci celle-ci en dessous de celle-là celle-là devant celle-ci celle-ci derrière celle-là
8 rayons 64 rangées contenant plus d’une tonne de papier blanc de caractères noirs de trombones et de colle
Les 30 années de sa vie une enveloppe dans un parmi 1800 tiroirs contrôlée par une clef
On ne peut pas dire qu’elle soit épaisse cet homme est encore jeune seulement un peu plus de 50 pages plus de 40 000 caractères
En outre une dizaine de sceaux sept ou huit photographies quelques empreintes digitales poids net 1000 grammes« Se servant de la force du montage poétique contre la violence politique, Yu Jian a mis en évidence l’absurdité d’un discours qui se nourrit de tout, qui domine tout et qui divise la vie individuelle en sections hermétiques », écrivent ses traducteurs Sebastian Veg et Li Jinjia à propos de ce poème.
Deux autres longs poèmes de Yu Jian sont aujourd’hui traduits en français (à côté d’autres poèmes plus courts) : Un vol (dans une traduction de Sebastian Veg et Li Jinjia) et Petit Bourg (à paraître dans Po&sie 148, dans une traduction de Fu Jie et Claude Mouchard).
Un vol, comme son titre l’indique, a pour fil conducteur un vol en avion. Voyage dans l’espace (Orient-Occident), bien sûr, mais aussi voyage à travers les temps (et par là donnant voix à des décalages ou dyschronies internes propres à la Chine où vit Yu Jian) :
Je suis un descendant de l’empereur Gaoyang un disciple talentueux du vieux Du Fu
Je suis né le matin du 8 août 1945 dans la province du Yunnan en Chine
Un plateau en retard sur la Nouvelle Société là-bas le temps est le ventre flasque des bêtes
Est le jaune d’un vieil œuf pelé couvé dans le ciel là-bas
Les hommes et les dieux vivent en voisins vénérables propriétaires terriens sa vérité est valable dans le monde entierQuant à Petit Bourg, c’est l’évocation, toute de fraîcheur et d’ironie, du séjour qu’un Chinois – Yu Jian, bien sûr – a fait aux États-Unis. Le principe du déroulement est double : des souvenirs ou des rémanences de la vie en Chine viennent frôler, voire érafler – jusqu’à la douleur – les instants vécus dans la campagne américaine.
Par son déroulement même, le poème a, comme si souvent chez Yu Jian, la force (mais aussi la douceur, voire la tendresse) de faire s’ouvrir et s’épanouir à mesure les présences – choses ou gens – qu’il évoque.
Un petit bourg
Il se trouve au nord de Boston
à une heure de route de l’aéroport
j’arrive mais la ruée vers l’or touche à sa fin
un corbeau s’enfuit vers une gare en plein ciel
traînant derrière lui sa valise noireun homme atterrit là pareil à une grue au plumage gris
le voici qui des jambes bloque sa bicyclette
un pied posé sur le trottoir
son lacet s’est défaitde l’eau bruit en arrière mais de quelle rivière
le ciel déverse un seau couleur de plomb
j’écoute je marche sur un sentier depuis longtemps foulé
avec une confiance primitive mes pas écrasent de plus en plus de feuilles mortes
qui pourrait avoir tracé ce chemin pour me conduire en un lieu mauvais ?j’arrive j’entends
je porte un invisible appareil auditif
ici là
un album de photos anciennes tourne ses pages devant moi
des fleurs s’épanouissent l’une après l’autre
d’abord des roses blanches
et maintenant…des bleuetsmon passeport est dans la poche contre ma poitrine j’ai payé l’assurance
sous mes poumons j’enroule mon océan intérieur
je me lave les dents mets une cravate là où s’articule l’âge moyen
j’ai remonté des roues dentées à l’heure de Greenwich
messieurs me voici
moi aussi bon citoyen ataviquesur la montagne de mon patelin gît un vieux pin
un brave qui fut béni d’une belle mort
le soleil lui avait bien cuit les épaules
ses admirateurs escaladent l’Everestrien n’avait changé nous n’avions qu’à poster nos manuscrits
devant moi ma tante étend son linge sous les nuages blancs
devant moi un oncle joueur de cartes arbore une cravate rouge
devant moi des toiles d’araignées s’accrochent à des rameaux de pins et de séquoia
je le sais l’eau de la source est glaciale la brume voile les rochersje me souviens
d’un verre ébréché sous le miroir du lavabo
et dedans les brosses à dents de toute la famillela température baisse des immeubles grisaillent
une lampe unique éclaire
dans la cuisine une vieille blonde qui retroussant ses manches
se met à préparer le dîner ah antique lumièreil n’y a personne sur le pont
je suis venu comme en quête de vieux bibelots
comme un homme qui de retour d’exil
suit un berger pour retrouver son chemin
tant d’histoires semblables ont fait partie de mes lectures de jeunesse
blêmes auteurs mines graves de compassion
sous un beau ciel ils prédisaient la décadence
leurs ailes s’abaissaient avec le couchantClaude Mouchard et Yu Jian, au château de Meung.
L’audience de Yu Jian en Chine parmi les poètes et les lecteurs de poésie est désormais l’une des plus importantes. Il est aussi l’auteur de plusieurs courts métrages, qui entretiennent avec sa création poétique une relation des plus singulières. Yu Jian sera en France en octobre prochain, grâce à la Maison de la poésie de Nantes.
Eugenio De Signoribus est né en 1947 à Cupra Marittima, un village des Marches où il vit toujours.
On peut lire en français : Ronde des convers (1999-2004) et Au commencement du jour (1990-1999).
De Signoribus, dans la revue Po&sie, répondait ceci (en 2004) à une question de Martin Rueff :
« Si la poésie a encore un sens pour moi, c'est parce que l’impegno civile [l’engagement civique] lui est inhérent, fût-ce seulement celui de défendre sa langue, d’en conserver la vitalité, de l’alimenter avec des mots nouveaux contre l’invasion de l’homogénéisation… j’ajoute que la réalité du monde nous submerge quotidiennement, et que faire comme si de rien n'était est impossible… c’est une question de conscience… si la poésie, en plus d’un journal intime ou d’une trace mémorielle, est aussi le sentiment de l'époque, elle doit être alors capable d'en anticiper les plis, de l’interroger en profondeur, de fixer sa durée bien au-delà du fait divers… »
Tout, chez De Signoribus, reste en suspens :
manque le temps de la finition
la toile se déchire, se raccommode
et l’œuvre n’est jamais à maturation
Telle est sa manière d’appartenir au monde présent.
Souvent, les poèmes de De Signoribus nous paraissent immergés, voire submergés – et c’est par là qu’ils nous sont évidents : leurs flottements infixables et leurs obscurités les accordent au réel.
D’autres poèmes se tiennent plutôt sur un bord – d’où il leur faut faire rapidement écho à ce qui arrive au loin, hors de portée et qui pourtant les atteint, les blesse, et, par instants, les annule presque... Des poèmes de témoignage d’aujourd’hui ?
Po&sie a publié, il y a quelques de mois, quatre brefs écrits de De Signoribus traduits par Martin Rueff qui les introduisait par les précisions suivantes :
Selon un rapport du vice directeur du département Libertà civili e immigrazione du Ministère de l’intérieur italien, 35 085 personnes ont débarqué sur les côtes italiennes en 2013. Il s’agissait pour l’essentiel de 9 805 Syriens, de 8 443 Erythréens, de 3 140 Somaliens, de 1 050 Maliens, de 879 Afghans. Lors d’une intervention publique le préfet a précisé que dans 73 % des cas (soit 24 000 personnes) ces personnes nécessitent une « protection humanitaire sans condition – senza se e senza ma ». L’immigration sur les côtes de l’Adriatique pose à l’Italie des problèmes considérables : humanitaires, sanitaires, juridiques politiques, sociaux, économiques.
Il s’agit pour certains aspects d’une véritable « traite ».
25 des 35 mille personnes ont été sauvées en mer. Ce ne fut pas le cas de 365 émigrants qui ont péri en mer lors du naufrage dramatique du 3 octobre au large de Lampedusa. Le bateau a pris feu et a coulé à pic.
On connaît le rapport halluciné du poète Eugenio De Signoribus à l’information et aux informations. On trouvera ici une de ses nouvelles « œuvres-témoignages ».
Voici l’un de ces quatre écrits. Si cette vision insomniaque s’est imposée au poète – ou s’est imprimée charnellement en lui –, c’est par les informations et, à n’en pas douter, par la rongeuse luminosité d’images télé :
Si le lieu d’où elles fuient est un enfer de misère et d’abandon, celui où les âmes qui ont survécu abordent est un antipurgatoire. Un long rocher et une rive où elles s’effondrent, les yeux encore tournés vers l’eau écumante. Le regard au loin. Elles attendent une loupiote, une bosse qui oscille, puis, les échines courbées, entassées, immobiles : la forme de la navette corporelle qui s’approche....
À ce moment précis, l’homme de vigie le plus perçant donne l’alarme, c’est-à-dire qu’il indique aux plus résignés, aux plus désespérés l’approche de leurs semblables. Et d’un coup tous se lèvent et scrutent pour comprendre si ce sont des connationaux ou d’autres personnes... Et ils restent debout, ils attendent, ils s’agitent, ils courent vers le môle, ils se démènent....
Dans cet accueil, il y a donc un bonheur évident et bref. Et après quelques heures, un nombre plus grand de corps vivants est là pour regarder l’horizon marin.
On ne lira pas ces lignes sans se rappeler qu’aujourd’hui même des négociations sont en cours pour renforcer les dispositions « Frontex ». J’ai entendu à la radio, il y a quelques jours (fin août 2014), un journaliste, par un lapsus peut-être pas involontaire, parler non pas de « Frontexplus » – dénomination du nouveau dispositif – mais de « Frontexpuls ».
Je reviens enfin – non, certes, pour en finir – à des lignes de Ronde des convers :
mais qui les regarde encore les laissés-pour-compte, quand les vivants ne pèsent pas le même poids que les morts ?
Quand la langue s’enfausse jusqu’à truquer publiquement
Médiapart

Commentaires
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