Quand les héroïnes de banlieue tiennent le haut de l’affiche

Dominé par un regard masculin, le film « de banlieue » bouge sous le coup d’une déflagration nommée Bande de filles (sortie le 22 octobre), la troisième réalisation de Céline Sciamma. Dans ce récit d’émancipation féminine, nous suivons l’itinéraire complexe de Marieme, une lycéenne de 16 ans qui se lie d’amitié avec trois filles affranchies. A leur contact, elle se libère de ses entraves. Interprété par quatre actrices noires dans les rôles principaux, le film marque une rupture avec les conventions d’un genre où les identités masculines tiennent le haut de l’affiche. Là où leur sexe et la couleur de leur peau les ont longtemps condamnés à l’invisibilité, Céline Sciamma donne à ses héroïnes un corps, une parole et un imaginaire.

L'affiche du film "Bande de filles", de Céline Sciamma, avec Mariétou Touré, Lindsay Karamoh, Karidja Touré et Assa Sylla. | DR

L’a-t-elle fait en réaction aux codes édictés par un genre, né officiellement en 1995 avec La Haine, de Mathieu Kassovitz ? Elle argumente : « Mon film ne s’est pas construit “contre” mais “pour”. C’est une subtilité qui a son importance. L’idée était de ne regarder que mes héroïnes, de leur faire toute la place à un endroit où elles n’en ont aucune. Mon film est post-banlieues telles qu’on les a représentées depuis vingt ou trente ans. Je suis d’abord spectatrice des énergies de groupe dans l’espace public, de la façon dont les filles se l’approprient. A chaque fois que je les croise, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la fascination, de l’empathie. Et évidemment, ça se double très vite d’une réflexion sur le fait que ce sont des invisibles. Comment va-t-on les déplier dans ce qui n’est pas une théorisation mais une incarnation de tous leurs contrastes ? C’était le projet de mon film. »

PRISE DE CONSCIENCE D’UN ÉCHEC URBANISTIQUE ET SOCIÉTAL

Totalement absente de l’univers viril filmé par Kassovitz, l’ostracisation dont les filles de banlieue font l’objet au cinéma renverrait-elle à celle qu’elles subissent dans leur milieu, où elles n’existent qu’à la marge ? L’hypothèse est à nuancer. Entre 1982 et 1994, des films à l’économie modeste, tournés par des réalisateurs débutants, souvent eux-mêmes issus de la banlieue, consacrent la jeunesse masculine des cités HLM. Ces « documents » sont toutefois traversés par des présences féminines : des mères ou des épouses, garantes d’un équilibre vacillant. On pense, à ce titre, au Thé au harem d’Archimède (1985), de Medhi Charef, situé dans la cité des 4000 à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Ce film, né comme les autres à la faveur de la prise de conscience d’un échec urbanistique et sociétal et d’un métissage croissant, reconduit une histoire difficile de la post-colonisation.

Cette marginalisation s’estompe plus franchement au milieu des années 1990. Les femmes occupent une place importante dans Douce France de Malik Chibane, qui sort en 1995, au moment de l’avènement du « banlieue-film ». Le genre va faire florès avec, entre autres productions emblématiques, Krim de Ahmed Bouchaala (1995), Etat des lieux de Jean-François Richet (1995), Petits Frères de Jacques Doillon (1999) ou encore Cour interdite de Djamel Ouahab (1999). Malik Chibane est le premier réalisateur à faire le portrait de femmes. Il leur trace une trajectoire romanesque et traite ouvertement de la question du voile et de l’émancipation. Une approche qu’on retrouve dans l’ensemble de sa trilogie urbaine, qui compte aussi Hexagone (1994) et Voisins, voisines (2005).

FILM FÉMINISTE DE VENGEANCE ET D’AMITIÉ

Mais c’est vraiment dans les années 2000 que les lignes bougent de façon notoire. Les fictions sur la périphérie s’organisent dorénavant autour de destins féminins – dans Voyous, voyelles (2000), de Serge Meynard, et surtout dans L’Esquive (2004), d’Abdellatif Kechiche, qui va faire date. Les filles maîtrisent la langue, le jeu de la séduction (un marivaudage moderne) et, par là même, leur environnement. Les voici même dotées d’un corps. Comme dans Samia (2000), de Philippe Faucon, où des jeunes filles d’origine maghrébine, issues des quartiers nord de Marseille, se baignent en bikini en compagnie de garçons, ouvrant une brèche transgressive et sensuelle. Dans son essai intitulé Le Cinéma de banlieue : un genre instable (Mise au Point, mars 2012), la chercheuse en cinéma Carole Milleliri souligne que «la place nouvelle accordée aux femmes apparaît comme l’activation d’un élément sémantique jusqu’à présent secondaire dans l’identité d’un genre. (…) Les films de banlieue des années 2000 montreraient les cités, non plus seulement comme des espaces d’oppression (même si elles ne cessent pas de l’être), mais aussi comme le terreau d’une possible émancipation culturelle et sociale. »

C’est ce qui est à l’œuvre dans La Squale de Fabrice Genestal (2000), qui achève de reconfigurer le genre en le déplaçant sur le terrain d’une lutte contre un ordre patriarcal, dynamité par une Salomé noire des temps modernes. Film féministe de vengeance et d’amitié, il entretient avec Bande de filles un horizon d’attente similaire, en accordant aux jeunes femmes le droit d’être violentes, de disposer de leur corps et d’en jouir. En jouant tout à la fois avec les codes de la virilité et ceux d’une féminité affichée.

« On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir »
Céline Sciamma, cinéaste

Affublée des oripeaux masculins (veste et pantalon de jogging) qui visent à neutraliser une féminité à fleur de peau, l’héroïne de La Squale se transforme à mesure qu’elle accomplit sa vengeance. Chez Céline Sciamma, Merieme se métamorphose également. Lors d’un rite de passage, elle devient « Vic » et son apparence oscille dès lors entre la dissimulation de sa féminité sous des vêtements masculins et son exposition agressive. Céline Sciamma entend à son tour déminer les assignations, en réinvestissant précisément les archétypes : « Mon héroïne éprouve les identités qui sont à sa disposition dans la banlieue. Des identités qui sont archétypales. Elle les vit à chaque fois pleinement, comme des hypothèses d’elle-même, avec une féminité plus offensive ou une virilité accommodante et confortable, qui lui permet d’avoir de la tranquillité. »

Cet effacement du corps féminin, dans l’espace de la périphérie, est rendu nécessaire par l’hostilité d’un milieu que contrôlent les hommes et la crainte de la « mauvaise réputation ». Cette dialectique agitait précisément l’édifiant documentaire Les Roses noires, réalisé par Hélène Milano en 2012. Celle-ci donnait la parole exclusivement à des filles des quartiers nord de Marseille et de la Seine-Saint-Denis. C’est à ces jeunes femmes, qui dissimulent leur féminité face à la pression religieuse, culturelle et familiale, que renvoient les « roses noires » du titre.

CONSTAT SOCIOLOGIQUE

Dans Corps de banlieues, une enquête ethnologique menée pour une association de prévention spécialisée du Val-d’Oise (Journal des anthropologues, 2008),les anthropologues Véronique Duchesne et Francine Fourmaux font un constat similaire. « Les filles doivent jouer entre séduction/transgression et discrétion/dissimulation. Plusieurs étaient préoccupées par la question de “montrer ses formes” ou non, de porter des vêtements près du corps ou non. La norme serait de ne pas laisser voir la morphologie, en particulier dans ses différenciations sexuées, et en particulier aux garçons et aux hommes du quartier. Mais quelques-unes transgressent cet interdit en portant un pantalon moulant. (…) Là encore, il s’agit moins de se distinguer par le corps, de séduire, que de conformer son image de soi, montrer son appartenance au groupe. »

Ces paroles convergentes autour de la difficulté d’être une femme en banlieue stigmatisent une situation d’enfermement, qui répond à un confinement spatial. Mais certaines osent franchir le pas et finissent par quitter leur milieu d’origine pour que leurs corps ne soient plus contrôlés, comme on peut le voir dans Les Roses noires. C’est aussi la trajectoire de Vic dans Bande de filles. La fiction de Céline Sciamma reconduit donc un constat sociologique. Mais au lieu de filmer caméra à l’épaule et sans éclairage, la réalisatrice pare son film d’une dimension onirique qui rompt avec un pacte naturaliste tenace : « On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir. Mais filmer la banlieue, caméra à l’épaule avec une lumière morose, c’est la styliser. C’est une stylisation naturaliste, mais c’en est une quand même. Moi, je compose mon cadre et pose ma caméra. C’est un trajet émotif, assez fantasmatique, qui convoque des outils du cinéma et passe par la transfiguration de mes actrices. » L’ambition était de montrer des personnages féminins pluriels, là où les expériences cinématographiques précédentes les cantonnaient souvent à un archétype.

Sandrine Marques

À VOIR

« Bande de filles », film français de Céline Sciamma (1 h 52). En salles le 22 octobre.

Le Monde

 

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