L’ESPACE VIDE, OU LA QUADRATURE DU CERCLE ILS CHANGENT LE MONDE
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le mardi 4 août 2015 10:47
- Publié le mardi 4 août 2015 10:41
- Écrit par Par Fabienne Darge
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"Le Songe d'une nuit d'été", mis en scène par Peter Brook en 1970, au Royal Shakespeare Theatre, à Stratford-Upon-Avon.
Deux phrases. Deux simples petites phrases : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. » Mais elles ont ouvert pour le théâtre un espace infini de recherches et de possibles, qui se déploie encore.
Peter Brook les a prononcées en 1965, lors d’une conférence en Angleterre, puis il a fait de « l’espace vide »le titre de son premier livre, The Empty Space, paru en 1968, et le concept au cœur de tout son théâtre. Pour le public parisien qui l’aime et le suit, pour certains depuis 1974 et son installation au Théâtre des Bouffes du Nord, l’« espace vide » a valeur d’évidence. Il est le symbole d’un théâtre dépouillé des artifices qui lui sont généralement associés – la scène, le rideau rouge, les décors porteurs d’illusion…
Le théâtre de Peter Brook qui place l’être humain au centre, dans un espace-temps qui concentre celui de la vie de manière plus intense
On sait, quand on va voir un spectacle de Brook, que le théâtre adviendra avec deux tapis, trois coussins et quelques éléments de décor en bois ou en carton – ce qui n’exclut pas le raffinement. Un théâtre qui place l’être humain au centre, dans un espace-temps qui concentre celui de la vie de manière plus intense.
En 1965, Peter Brook, né quarante ans auparavant dans une famille d’origine juive russe, était déjà célèbre. Il avait été le plus jeune metteur en scène à intégrer la vénérable Royal Shakespeare Company, et à travailler pour le Royal Opera de Covent Garden. Et au début, il n’était pas du tout un adepte de l’espace vide. « Quand j’ai commencé le théâtre, à 20 ans, j’étais en réalité plus intéressé par le cinéma, racontait le maître des Bouffes du Nord dans un entretien au Monde daté 14-15 novembre 2010. L’image et l’énergie étaient tout ce qui m’intéressait : je rêvais de pouvoir diriger, sur une immense scène, de vastes mouvements de foule, dans des décors grandioses. »
Puis, dès la fin des années 1950, Brook a commencé à « être saturé de toute cette imagerie qu’[il] avait tant aimée, et à sentir qu’au cœur du théâtre il y a une seule chose, qui est l’être humain, l’acteur ». A partir de sa mise en scène de La Tempête, de Shakespeare, en 1957, il s’est engagé sur un long chemin qui l’a amené à théoriser cette idée du théâtre comme espace vide, qu’il n’a cessé depuis de poursuivre, en un constant processus d’élimination et de décantation illustré à travers maints spectacles, du légendaire Songe d’une nuit d’été, en 1970, à cette superbe Valley of Astonishment, créée en mai 2014.
Mais peut-être l’idée était-elle là depuis beaucoup plus longtemps, depuis ce jour de l’après-guerre où Peter Brook s’était promené dans les ruines de Hambourg, et avait vu renaître le théâtre au milieu des décombres.« Dans un minuscule grenier, cinquante personnes s’entassaient, tandis que, dans le peu de place qui restait, une poignée d’acteurs renommés continuaient résolument à pratiquer leur art. (…) Il n’y avait là rien à discuter, rien à analyser. En Allemagne, cet hiver-là, comme à Londres quelques années auparavant, le théâtre répondait à un besoin vital », raconte-t-il dans son livre.
La scène nue est « l’arène où peut se produire une vivante concentration »
Reste que l’« espace vide » est avant tout un espace à remplir. « Une scène nue peut être un endroit tout à fait misérable, s’amuse Peter Brook qui a fêté ses 90 ans en mars. En soi-même, il n’est rien, ou juste un potentiel qui va permettre de libérer quelque chose de beaucoup plus profond, essentiel, que dans la “vraie” vie. » Le théâtre est donc une« arène où peut se produire une vivante concentration », quelque chose que les individus « ne trouvent ni dans la rue, ni chez eux, ni au bistrot, ni dans l’amitié, ni sur le divan du psychanalyste et pas davantage à l’église ou au cinéma », expliquait-il également dans son ouvrage.
L’espace vide, chez Peter Brook, c’est donc la colonne vertébrale à partir de laquelle s’embranchent toutes les grandes lignes de son théâtre, qu’il s’agisse de son parcours avec Shakespeare, de son travail avec des acteurs venus de tous les continents, de sa réflexion sur l’opéra ou de son désir de créer, avec les Bouffes du Nord, un théâtre totalement différent des salles classiques, avec leur coupure entre la scène et le public, leurs dorures et leur velours rouge.
Dans cette conception du théâtre, l’acteur est celui qui donne les clés du royaume. Cet acteur se doit d’être« un véritable instrument de chair et de sang qui s’ouvre à l’inconnu », comme le disait Brook à propos du grand comédien britannique Paul Scofield, qui fut un roi Lear mémorable sous sa direction. Ainsi en va-t-il pour que la scène et la vie ne fassent qu’un, dans cet art qu’est le théâtre, qui « s’écrit sur le sable ».
A lire : « L’Espace vide », de Peter Brook. Seuil, « Points essais », 184 p., 7 €.
Changer le monde : tel est le thème de l’édition 2015 du Monde Festival qui se tiendra les 25, 26 et 27 septembre à Paris. « Battlefield », le nouveau spectacle de Peter brook, sera présenté dans le cadre du Festival. Retrouvez le programme sur www.lemonde.fr/festival/
Par Fabienne Darge
