Affaires africaines: "Pierre Péan, tais-toi avec ce petit 10 millions d’euros" (Médiapart)

«Si j’ai un papier là-dessus, je suis cuit », annonce, énigmatique, Pierre Péan à Mediapart. L’écrivain-enquêteur, qui a fait paraître début novembre Nouvelles Affaires africaines (Fayard), assure que le pouvoir gabonais cherche à « le salir » pour « le punir d’avoir dénoncé le système Bongo ». Et il est vrai que le porte-parole du président gabonais, Alain Claude Bilie By Nze, est en ce moment à Paris pour accabler l’écrivain. Selon des mails communiqués par l’officiel gabonais, Pierre Péan a été depuis un an au cœur d’obscures tractations avec lui : une demande d’argent formulée par des intermédiaires, puis une demande d’emploi pour un ami. Des « mensonges », selon l’écrivain.

En novembre 2013, l’homme d’affaires Ziad Takieddine et l’intermédiaire franco-sénégalais Fara M’Bow ont pourtant introduit Pierre Péan auprès du porte-parole d'Ali Bongo, avant de proposer à l’État gabonais de surseoir à la parution du prochain livre de l’écrivain moyennant le versement de 10 150 000 euros sur un compte en Suisse, et l’emploi d’un ami.

Un « protocole d’accord » est même rédigé dans les bureaux de l’avocat de Ziad Takieddine, et envoyé par mail à la présidence gabonaise. Pierre Péan dit qu’il a eu connaissance de ce qui n’est rien d’autre qu’une tentative d’extorsion de fonds, s’appuyant sur son propre travail, trois semaines après sa rencontre avec le porte-parole.

L'écrivain Pierre Péan, 76 ans, vient de publier "Nouvelles affaires africaines"

L’écrivain évoque d'ailleurs lui-même l’épisode dans Nouvelles Affaires africaines : « J’appris que Ziad Takieddine – ou plutôt sa société Helliu Group, basée au Panama – aurait tenté de faire signer au chef de l’État gabonais un protocole d’accord stipulant qu’il acceptait “la mission (…) consistant à faire en sorte que l’ouvrage en question ne soit pas publié”. Et ce pour des millions d’euros ! Le dit protocole ne fut pas paraphé par Bongo. Mais comme le livre n’existait pas, il ne sortit évidemment pas en librairie début décembre. » Péan signale que les « on-dit gabonais » laissant entendre qu’il avait été « acheté pour renoncer à la publication » ont alors circulé. C’est ce qui l’aurait décidé à écrire.

Pourtant, son livre n’explicite pas l’apparition de Takieddine, personnage central de l'affaire Karachi ou de celle des financements libyens, sa demande financière, ni les contacts ambigus qu’il a lui-même maintenus avec le porte-parole du président gabonais jusqu’en avril 2014.

La première incongruité est que le pouvoir gabonais et Pierre Péan aient eu besoin d’intermédiaires pour se rencontrer. En effet, Péan connaît le Gabon depuis cinquante ans. Dans l’objectif d’un nouveau livre, il s’est rapproché d’Omar Bongo à la fin de sa vie, allant jusqu’à dénoncer les procédures judiciaires ouvertes à Paris sur les “Biens mal acquis”, comme procédant d’une vision néocoloniale. En décembre 2011, Péan a même salué les conditions de l’élection d’Ali Bongo en octobre 2009.

Mais en octobre 2013, la très informée Lettre du continent fait état, à deux reprises, de l’inquiétude du cabinet d’Ali Bongo au sujet d’une « enquête approfondie » préparée par Péan sur le pouvoir gabonais. Un site gabonais assure que le chef de cabinet d’Ali Bongo lui-même, Maixent Accrombessi, « ne dort presque plus » à la perspective de cette publication.

Ziad Takieddine et Fara M’Bow surgissent alors de nulle part. Le porte-parole du président gabonais voit les intermédiaires pour la première fois, à l’hôtel Mandarin, en novembre 2013. « Ils m’expliquent que Pierre Péan se prépare à sortir un livre qui va salir le Gabon et l’image du président, explique Alain Claude Bilie By Nze à Mediapart. Ils se proposent de faire en sorte que le livre ne paraisse pas. Ils me disent que Péan leur est redevable. Ils me disent : “Nous l’avons aidé, il ne peut rien nous refuser”, et ils m’offrent de me mettre en contact avec lui. »

Ziad Takieddine entrant au pôle financier du Palais de justice

Jusque-là, Fara M’Bow confirme. « Pierre Péan était en train d’écrire un bouquin sur le Gabon, et il fallait intervenir pour que ce bouquin ne sorte pas au moment d’un sommet franco-africain (le sommet de l’Élysée pour la Paix et la sécurité en Afrique, des 6 et 7 décembre 2013 - ndlr), expose l’intermédiaire. La question était : est-ce qu’il pouvait reporter la publication ? Péan m’a dit non. Il m’a dit que le livre n’était pas prêt, et qu’il n’y aurait pas de livre lors du sommet. Mais j’ai organisé le rendez-vous avec le conseiller d’Ali Bongo, au café Castiglione. La rencontre a eu lieu. Je n’y ai pas assisté. J’étais un facilitateur dans cette affaire… »

Ziad Takieddine et Farah M’Bow ont la particularité d’avoir été des personnages de La République des mallettes, un livre que Péan a consacré, en septembre 2011, à un troisième intermédiaire, Alexandre Djouhri – ennemi juré de Takieddine, mais très proche de Fara M’Bow. « Ils m’ont appâté en me parlant de la Libye, puis ils m’ont parlé du Gabon, explique Pierre Péan. Et ils m’ont proposé de rencontrer quelqu’un à Paris, c’était un conseiller d’Ali Bongo. J’étais réticent au début, puis je me suis dit, pourquoi pas ? »

Le 17 novembre 2013, Péan retrouve donc Alain Claude Bilie By Nze au café Castiglione, à côté de la place Vendôme, à Paris. Fara M’Bow les présente et les laisse seuls. Après un échange de civilités, les deux hommes entrent dans le vif du sujet. Leurs souvenirs divergent. « Pierre Péan reconnaît qu’il prépare un livre, rapporte M. Bilie By Nze, mais il m’informe qu’il ne paraîtra pas avant le sommet. Il me fait savoir que le Gabon lui a fait un certain nombre de promesses. Qu’il avait sollicité l’aide d’Ali Bongo pour écrire un livre sur Omar Bongo, et qu’Ali Bongo s’était engagé à faciliter cette possibilité. Il voudrait en rediscuter avec le président. Il me dit que l’ancien ambassadeur Banga Eboumi avait évoqué la possibilité d’un versement de 300 000 euros en sa faveur pour ce projet de livre. Enfin, il nous réclame de l’aide pour un de ses amis à Libreville, Jean-Louis Gros, qu’il nous demande de recruter. »

Pierre Péan s’offusque du récit du porte-parole d’Ali Bongo. « Prétendre que j’aurais réclamé un à-valoir sur je ne sais quel livre est totalement injurieux, déclare-t-il à Mediapart. J’avais convaincu Omar Bongo de faire un livre avec moi, sur lui et les Français. En 2010, j’avais encore cette idée de faire quelque chose, puis j’ai abandonné l’idée, mais je n’ai absolument rien réclamé. »

« Les intermédiaires me disent “notre ami nous a chargés de finaliser l’échange“ »

(...)

A suivre dans Médiapart

Médiaprt

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir