Il est assez étonnant de voir comment le président américain, à qui il reste moins de 22 mois derrière le bureau ovale, a entrepris de revisiter ses promesses de début de mandat, en espérant que, cette fois-ci, il pourra les mener à bien. La détente avec Cuba (ne parlons pas encore de fin de l’embargo) tout comme la main tendue à l’Iran faisaient partie des toutes premières initiatives de sa présidence en 2009. Elles avaient été enterrées sur l’autel des oppositions – un Congrès américain hostile – et en raison d’événements hors de sa portée – les grandes manifestations populaires, réprimées, à la suite de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009.
Aujourd’hui qu’Obama n’a plus d’élection à remporter et que seul compte son bilan à l’aune de l’Histoire, ce qui n’est pas rien pour un président qui a une haute opinion de lui-même, il a décidé de tenter le tout pour le tout.
Renouer des relations avec Cuba aura surtout un impact sur l’île caribéenne. Du point de vue des États-Unis, c’est un geste symbolique qui ne bouleversera ni l’économie ni la géopolitique de l’hémisphère. Mais la réintégration de l’Iran dans le « concert des nations », car c’est bien de cela qu’il s’agit, possède une portée bien plus importante. C’est un vrai bouleversement des alliances des États-Unis au Moyen-Orient : la remise en cause des deux alliances les plus solides de Washington dans la région, avec l’Arabie Saoudite et avec Israël.
Obama en vidéoconférence avec son secrétaire d'Etat et l'équipe de négociateurs américains à Genève le 31 mars 2015 © Pete Souza/Maison-BlancheDans son pays, Barack Obama est régulièrement critiqué pour son « pragmatisme » par ceux, conservateurs comme progressistes, qui souhaiteraient le voir affirmer davantage de principes et de lignes directrices. Mais c’est justement au nom de ce réalisme que l’actuel président est en passe de bouleverser durablement la donne géopolitique moyen-orientale. Les efforts américains en direction de l’indépendance énergétique, grâce aux hydrocarbures de schiste et à de nouveaux forages, ont rendu le pétrole saoudien moins précieux qu’avant. Quant au double jeu permanent de Riyad dans la lutte contre le terrorisme islamique (je tape sur certains groupes et j’en finance d’autres), et son attitude indéfendable en matière de droits humains, ils ont fini par éroder la relation américano-saoudienne dans un monde post-11 septembre 2001.
Avec Israël, les relations se sont fortement dégradées ces dernières années en raison de l’inimitié personnelle entre Obama et Benjamin Netanyahu, mais c’est un épiphénomène. Le refus des gouvernements israéliens, depuis quinze ans, d’envisager sérieusement un accord de paix juste, et la persistance du développement des colonies, ont fini par mettre les États-Unis dans une situation intenable. Même George W. Bush, appuyé par Tony Blair à l’époque, avait compris qu’il était de l’intérêt profond de Washington de mettre fin au conflit israélo-palestinien (cf. la conférence d’Annapolis en 2007). Obama, qui s’était investi à fond sur cette question dès le début de son mandat avant d’essuyer camouflet sur camouflet, a fini par comprendre qu’il n’obtiendrait rien de Tel Aviv tant que l’extrême droite dominerait la scène politique israélienne.
C’est la défense des intérêts propres des États-Unis, donc le pragmatisme, qui autorise aujourd’hui cette double mise à distance des deux alliés historiques. En retour, puisque les voix de ces deux partenaires comptent moins, Washington a pu renouer la discussion avec l’ennemi de 35 ans, l’Iran
Une alliance Washington-Téhéran ne remplacera pas de sitôt celles avec Riyad ou Tel Aviv
Pour Obama, c’est une validation de son approche originelle (durant la campagne présidentielle de 2008, il avait déjà déclaré, sous les quolibets de ses adversaires de l’époque, qu’il était prêt à discuter avec l’Iran). Mais c’est aussi sa volonté de se bâtir un héritage en matière de politique étrangère. Car, jusqu’ici, le président démocrate a connu davantage d’échecs que de succès, y compris lorsqu’il tournait le dos au bellicisme messianique de son prédécesseur.
Il n’est pas parvenu à fermer la prison de Guantanamo. Son « reset » avec la Russie de Poutine a échoué (pas nécessairement de sa faute). Il s’est heurté à l’intransigeance israélienne. Il a retiré les soldats américains d’Irak, mais le pays a basculé dans le chaos. Il n’est pas parvenu à stabiliser l’Afghanistan malgré la « surge » et une implication accrue. Il n’a pas su faire respecter la « ligne rouge » qu’il avait lui-même fixée en Syrie. Il a soufflé le chaud et le froid sur les « révolutions arabes », hésitant sans cesse sur la ligne à adopter en Égypte, par exemple. Il a ignoré l’Amérique latine ou l’Union européenne pour se focaliser sur un hypothétique « pivot » vers l’Asie, dont personne ne semble vouloir, pas plus les Chinois ou les Indiens que les Américains…
La volonté de rouvrir la communication avec l’Iran autrement que sous forme d’anathèmes de part et d’autre participe donc de ce souhait de parvenir à une réussite en matière de politique étrangère. Mais c’est aussi bien plus que cela. Un Iran débarrassé des sanctions, capable de vendre librement son pétrole et de raffiner de l’uranium à des fins civiles, a le potentiel de devenir une puissance régionale. Et, c’est tout le pari de l’administration américaine, de pousser le pays à se transformer en « acteur raisonnable », c’est-à-dire de cesser à terme de soutenir le Hezbollah, le Hamas ou le régime de Bachar al-Assad.
Une alliance Washington-Téhéran ne remplacera pas de sitôt celles avec Riyad ou Tel Aviv, et ce n’est probablement pas l’objectif de la Maison-Blanche. L’idée sous-jacente étant davantage d’entretenir des relations « correctes », au minimum, avec tous les pays de la région pour pouvoir régler les différentes crises au cas par cas. C’est l’essence du « pragmatisme » d’Obama, qu’il a lui-même résumé à l’été 2014 en une formule lapidaire : « Don’t do stupid shit » (« Ne fais pas de conneries »). Cela passe par un désengagement progressif (sa promesse lors du discours du Caire de 2009) : retrait militaire mais aussi assouplissement des vieilles alliances qui ne doivent plus être automatiques.
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Il n’en reste pas moins que cet accord avec l’Iran, tout porteur de promesses qu’il soit, est encore loin d’être une réalité. Si une partie de la société civile iranienne a clamé sa joie lors de son annonce, il faut encore obtenir l’aval du Guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, qui est toujours demeuré ambivalent. Les réactions de l’Arabie Saoudite (va-t-elle vouloir devenir à son tour une puissance nucléaire ?) et d’Israël (va-t-elle attaquer les installations nucléaires iraniennes), sont également des facteurs de déstabilisation dans les années à venir.
Mais il y a surtout les incertitudes à Washington. Le Congrès est dominé par des républicains qui refusent tout accord avec l’Iran, tant pour des raisons idéologiques que parce qu’ils s’opposent à tout ce que fait Obama. Quant aux démocrates, ils ne savent pas trop sur quel pied danser : faire confiance à leur président ou se laisser porter par la vieille doxa (Iran = mal ; Israël = bien) ?
Et puis il y a la perspective de l’élection présidentielle de 2016. Rien ne dit que le successeur d’Obama sera aussi bien disposé à l’égard de Téhéran. Il est difficile de savoir si les deux candidats les mieux placés, Jeb Bush et Hillary Clinton, se sentiront liés par cet accord. Pour le premier, on ne sait pas de quel ADN il est le plus proche : celui de son père, pragmatique, ou celui de son frère, belliciste. Versant Hillary Clinton, c’est trop souvent le sens du vent qui détermine ses positions…
La « hail mary pass » d’Obama est donc un vrai pari, celui d’une profonde transformation régionale et de la politique étrangère des États-Unis. Ce serait le premier bouleversement d’un monde post-11 septembre 2001 qui ne découle pas de guerres, d’attentats ou de soulèvements, mais du règlement pacifique d’une crise.
Médiapart
