Les ratés de la lutte contre Ebola en Guinée (Médiapart)
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- Catégorie : Grands dossiers
- Mis à jour le vendredi 29 mai 2015 21:35
- Publié le vendredi 29 mai 2015 21:28
- Écrit par Fabien Offner
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De notre correspondant en Afrique de l’Ouest.- Dans la base du programme alimentaire mondial installée au bord de l'aérodrome de brousse de Kissidougou, en Guinée, un employé français secoue les grilles barbelées qui l'entourent en mimant un prisonnier ou un singe en cage. « Tu veux qu'on te jette des cacahuètes ? » plaisantent à quelques mètres de là des collègues de Médecins sans frontières (MSF). « Je préfère qu'on me jette des cacahuètes plutôt que des pierres ! » rétorque-t-il. Éclat de rire général.
C'était le 13 février 2015, quatorze mois après l'apparition du présumé cas zéro du virus Ebola à Méliandou, dans la préfecture de Guéckédou. Depuis, l'épidémie a fortement diminué en intensité même si elle tue toujours, et les différents corps engagés contre Ebola ne sont plus accueillis par des jets de pierre dans certains villages et quartiers.
Habitués aux guerres et aux catastrophes naturelles, certains humanitaires n'avaient jamais expérimenté la perte d'un si grand nombre de patients et de collègues en si peu de temps. À Monrovia, MSF a dû refuser l'accès de son centre saturé à des malades et gérer elle-même les incinérations lorsque les services nationaux étaient débordés. « Nous ne pouvions offrir que des soins palliatifs de base. Il y avait tant de patients et si peu de personnel que celui-ci ne pouvait consacrer qu’une minute en moyenne à chaque malade. C’était une horreur indescriptible », explique Rosa Crestani, en poste dans la capitale du Liberia au plus fort de l'épidémie. Aurait-il pu en être autrement ?
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« Nous avons été mis à l’épreuve, poussés au-delà de nos limites, et nous avons commis notre part d’erreurs », écrit MSF dans un rapport publié un an après le début de l'épidémie. « Personne n’était préparé à la propagation ni à l’ampleur cauchemardesques de l’épidémie d’Ebola. Sa nature exceptionnelle a montré l’inefficacité et la lenteur des systèmes de santé et de l’aide humanitaire dans leur réponse aux urgences. » Particulièrement critiquée par MSF, et désavouée par la création de la mission onusienne Unmeer en septembre 2014, l'Organisation mondiale de la santé a elle aussi fait son mea culpa. « La flambée d’Ebola a révélé certaines faiblesses importantes dans l’infrastructure administrative, gestionnaire et technique de cette organisation », a reconnu sa directrice Margaret Chan.
Dans les centres de traitement, les organisations ont dû avancer à tâtons dans le noir, s'adapter et prendre tantôt pas assez de risques, tantôt trop. « On nous demandait de faire le moins de perfusions possibles pour éviter le risque de contamination accidentelle par seringue », témoigne un médecin parti en mission en Guinée forestière avec la Croix-Rouge. « Mais au bout d'une semaine, on s'est rendu compte que les malades tombaient comme des mouches alors on a fait évoluer les règles de sécurité. » « C'était grave et il fallait intervenir, mais la façon dont l'urgence a été construite était fonction des peurs de l'Occident contre Ebola », analyse Frédéric Lemarcis, anthropologue à l'ENS de Lyon et habitué de la Guinée. « D'autres maladies en Afrique tuent plus mais inquiètent moins. »
Dans les premiers mois de l'épidémie, MSF a été aussi considérée qu'un croque-mort dans une soirée mousse. Signalant une épidémie « sans précédent », puis une épidémie « hors de contrôle », l'ONG a alerté à plusieurs reprises sans que l'OMS ni les autorités guinéennes, préoccupées par les investissements miniers, la visite du roi du Maroc et l'envoi de ses pèlerins à La Mecque, ne lui emboîtent le pas. En visite à Guéckédou, le président Alpha Condé avait même fièrement serré la main des habitants. Tout allait bien, l'épidémie était « contrôlée », annonçait mi-avril 2014 le ministre des affaires étrangères. Puis les contaminations ont explosé. « Tout le monde a repris nos termes après nous avoir traités de catastrophistes », se souvient Jérôme Mouton, coordinateur de MSF Belgique en Guinée, dans son bureau avec vue sur les saletés du rivage de Conakry. Malgré tout, « le pouvoir guinéen a plutôt mieux réagi que les présidents du Liberia et de Sierra Leone, pense-t-il. Il n'a pas pris de mesures contre-productives comme les quarantaines et les couvre-feux ». Ceux qui l'ont côtoyé lors de réunions en petit comité décrivent pourtant un président sous-informé. « Alpha Condé écoute peu. En août, il n'avait pas encore compris qu'il y avait une période d'incubation et donc qu'un malade pouvait passer la frontière tout en ayant une température normale. Il ne comprenait pas parce qu'il n'avait pas de bonnes infos. Chez le président, ça ne moufte pas. Les gens n'osent pas lui parler ni le contredire. » La présence ostensible à ses côtés de son ami Bernard Kouchner lors d'une conférence de presse au palais présidentiel en août n'aura pas été d'une grande aide.
Quels qu'aient été l'engagement et les responsabilités des uns et des autres, tous ont échoué sur l'écueil mouvant de la communication. Bien sûr, ce qui semble évident aujourd'hui ne l'était pas avant, comme le fait de permettre aux habitants de visiter les centres de traitement en toute transparence. Mais comment expliquer les centres saccagés, les villages barricadés, les malades cachés, les meurtres ? En janvier 2015, plus de 30 personnes ont été condamnées à de la prison ferme à la suite du meurtre d'un policier et de son chauffeur, accusés de propager le virus après le décès d’un villageois. En avril, onze personnes ont été condamnées à la prison à perpétuité pour le meurtre de huit membres d’une équipe chargée d’informer la population sur les risques de l’épidémie de fièvre Ebola, dans la sous-préfecture de Womey. « C'est la première fois qu'on travaille dans un pays en paix en se préoccupant autant de notre sécurité à chaque sortie », témoigne Claudia Evers, coordinatrice d’urgence pour MSF en Guinée.
Face à ces comportements inattendus, certains acteurs ont utilisé des méthodes quasi policières. « On envoyait des agents infiltrés, en civil, dans les villages, pour être avertis de la présence de cas », témoigne ce cadre de l'OMS. Il affirme par ailleurs que des membres des forces de l'ordre avertissaient parfois les villages avant le passage des équipes médicales. « Une fois sur place, on trouvait portes et fenêtres closes. » D'interventions médicales et humanitaires, la « riposte » s'est musclée peu à peu dans le fond comme dans la forme. « Cas suspects, extractions, fugitifs… Les termes utilisés étaient policiers, ça ne pouvait pas marcher », pense cette personne.
« Le flou autour de la gestion des donations est délibéré car cela permet les dérives »
Vu d'Europe ou des États-Unis, où le commun des mortels cherche la Guinée sur une carte, et quand le journaliste parisien découvre qu'il existe trois « Guinée » en Afrique, ces résistances étaient au mieux incompréhensibles, au pire renvoyaient au Cœur des ténèbres, le roman de Joseph Conrad. Mais la rationalité peut varier en fonction des latitudes. « Imaginez des Chinois habillés en cosmonautes débarquant en France et prenant vos proches que vous ne revoyez plus vivants ensuite. Comment réagiriez-vous ? » interroge un cadre de l’OMS.
« Il faut éviter les analyses culturalistes. C'est classique d'accuser la victime quand on ne comprend pas », met en garde Frédéric Lemarcis. L'histoire de la Guinée forestière est particulièrement pesante, ajoute-t-il : « Hier comme aujourd'hui la présence des empires et des États dans cette région a toujours été violente et motivée par une logique d'extraction de ressources. Ce furent d'abord les esclaves, puis les pillages par les rebelles de Sierra Leone, et aujourd'hui les mines. Après l'indépendance en 1958, l'État socialiste guinéen a par ailleurs appliqué une politique de démystification très violente en Guinée forestière, en éradiquant les pratiques rituelles, en détruisant les masques. C'est à mettre en parallèle avec le regard que porte aujourd'hui la Guinée sur cette région, avec cette image de forestiers arriérés mangeant des viandes bizarres. Du coup, lorsque le contexte politique est défavorable entre les leaders de la forêt et le pouvoir, l'intervention de l'État est forcément pensée de cette façon. Quelque part, c'est un peu l'âme factice de la Guinée forestière qui a réagi contre des autorités corrompues. »
Une équipe française de la Croix-Rouge ramasse un mort suspecté d'être infecté par Ebola en janvier 2015 en Guinée © Misha Hussain/ReutersLes prédateurs ne manquent pas, dans un pays classé au top 30 des pays les plus corrompus du monde, où la directrice nationale du Trésor public Aïssatou Boiro, engagée dans la lutte contre les détournements, a été assassinée en novembre 2012. Surtout dans un contexte d'urgence mondiale où « pour un certain nombre de bailleurs de fond, la priorité est de décaisser l’argent et pas de s’assurer de sa bonne utilisation, attitude laxiste qui facilite pas mal les dérives », regrette Marc Ponçin. Dans une réunion en novembre 2014, Alpha Condé a lui-même accusé des cadres du ministère de la santé de détourner des fonds. Deux mois plus tôt, le coordonnateur national de la lutte contre Ebola, Sakoba Keita, s'en était pris quant à lui aux coquilles vides créées dans le seul but de détourner l'argent d'Ebola. « À partir du moment où l'argent devient plus visible que la maladie, ça pose problème », déplore Jérôme Mouton. Les médias ont plusieurs fois constaté la vente sur les marchés de kits Ebola distribués gratuitement par des agences comme l'Unicef à des associations ou à des chefs de quartier.
Difficile d'avoir une estimation des détournements, mais « ils ont toujours été importants », Marc Ponçin en a « la conviction ». « Je soupçonne que le manque d’organisation flagrant autour de la gestion des donations est délibéré, car cela permet toutes les dérives. Le président a bien tenu des discours de transparence et a demandé à l’OMS ou à d’autres agences d’être les garants de cette transparence, mais en même temps les moyens de cette transparence n’étaient pas donnés et ces agences n’avaient pas la volonté de faire des remous. » Au nom de sa diplomatie médicale, Cuba n'a pas bronché quand sa délégation a dû débourser près de 4 000 dollars de taxes pour faire atterrir son équipe médicale sur le tarmac de l'aéroport de Conakry. L'ambassadeur de Cuba, contacté, n'a pas souhaité s'exprimer. Selon ses communiqués, l'Unicef a distribué depuis septembre 2014 au moins 183 véhicules tout-terrain et 700 motos pour plus de six millions de dollars. Des véhicules destinés notamment au « suivi des contacts et aux missions de supervision ». Peu de gens doutent qu'une grande partie se retrouvera dans quelques mois dans les garages personnels de quelques notables locaux.
Le 19 septembre, la Minuauce (Unmeer) a pris ses quartiers à Accra, au Ghana. « L'ONU a regardé l'OMS bosser pendant plus de six mois, puis a créé une structure comme pour leur dire : "Visiblement, vous n'êtes pas capables de faire le boulot" », témoigne un cadre de l'ONU. À son départ, en août 2015, la mission onusienne ne laissera pas non plus derrière elle une image impérissable. « Unmeer a été long à se mettre en place, puis il y a eu de la confusion en termes de responsabilités », explique notre interlocuteur. « L'OMS en charge de la coordination de la réponse s'est retrouvée avec Unmeer sur le dos. Cela aurait peut-être été plus opportun de renforcer l'OMS. » « Unmeer, honnêtement, on ne sait pas ce qu'ils font », témoignait récemment la chargée de communication d'une ONG française, dans un monde de l'urgence aux méthodes et aux objectifs différents où les ONG aiment détester les agences onusiennes, quitte à les rejoindre un jour pour gagner plus que des clopinettes.
À Conakry, Freetown et Monrovia, les hôtels de luxe ne sont pas restés longtemps déserts. « Une somme significative de la réponse Ebola profite aux hôtels de luxe remplis du personnel de Unmeer, des agences des Nations unies et de consultants en tous genres », critique Jérôme Mouton. Des cadres d'Unmeer peuvent gagner 10 000 euros de salaire et 9 000 dollars de per diem mensuels à Conakry. À l'OMS, on décrit en interne du personnel réticent à venir lutter contre Ebola. Pas assez « sexy », trop risqué. « Beaucoup sont venus par obligation, donc on peut imaginer ce que ça peut donner techniquement », témoigne un cadre de l'OMS. Selon lui, des raisons purement financières ont également tenus éloignés du terrain les acteurs. Trois cents dollars de per diem par jour dans la capitale, contre 100 à l'intérieur du pays. De quoi s'en laver les mains.
Médiapart

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