Guinée: les zones d’ombre de la start-up protégée par Arnaud Montebourg, suite et fin (Dossier Médiapart)

Engagements de rachat

Pour l’instant, Alliance Minière Responsable n’appartient pas à ce monde industriel-là. La société n’est tout simplement pas taillée pour être présente dans un secteur à très haute intensité capitalistique, exposé à des variations de marché dignes des montagnes russes. Elle n’a réuni que quelque 3,5 millions d’euros de capital, et dans des conditions qui font plus penser à des jeux financiers qu’à des projets industriels.

Constituée en juillet 2015, la société est partie avec un capital de 30 000 euros, souscrit par les deux fondateurs et la société Mallabard (pour Alain Mallart, ex-Novalliance, et Daniel Lebard). Quelques jours plus tard, elle a décidé de compléter son tour de table en levant 3 millions d’euros. Mais cette augmentation de capital a été réalisée sur une évaluation de la part à 100 euros, même si le nominal reste à 1 euro. Une situation très défavorable pour les nouveaux entrants. Mais cela n’a pas dissuadé Anne Lauvergeon (ex-Areva), Édouard-Louis Dreyfus (Dreyfus transports), Arié Flack (banquier très proche d’Arnaud Montebourg qui a fondé la compagnie du Lion), entre autres, de souscrire.

Début février, nouvelle augmentation de capital de 500 000 euros. La société n’a toujours aucun chiffre d’affaires. La valeur de la part est pourtant portée à 250 euros, en conservant un nominal de 1 euro. Les actionnaires souscrivent cependant et accueillent même un nouvel arrivant : Xavier Niel. Par l’intermédiaire d’une de ses holdings personnelles, NJJ Capital, celui-ci souscrit à la moitié de l’augmentation en apportant 250 000 euros. Il ne reçoit en retour que 1 000 parts, ce qui lui donne 1,6 % du capital. Comment expliquer que ce chef d’entreprise si avisé accepte d’avoir une si faible participation, alors qu’il a apporté plus de 7 % des fonds ? Mystère.

Avec l’arrivée de Xavier Niel dans son capital, AMR change de statut. Toute la presse financière commence à s’intéresser à cette petite société qui monte. On s’extasie devant son tour de table si prestigieux. « La start-up qui fait chavirer le Tout-Paris », s’émerveillent Les Échos. « AMR, la start-up minière qui mise sur la bauxite en Guinée », titre plus prudemment Challenges.

 

Emmenés par Anne Lauvergeon, des administrateurs font le voyage en Guinée pour rencontrer le président Alpha Condé et l’assurer de leur forte implication dans le projet. De son côté, Romain Girbal multiplie les déclarations assurées. « La Guinée est la future référence mondiale en matière de bauxite », déclare-t-il encore le 1er août dans la presse guinéenne. Avant d’assurer que les résultats des analyses sur le gisement d’AMR sont « impressionnants ». « Notre minerai conviendra aux raffineries les plus exigeantes », soutient-il.

Des augmentations de capital avec des primes toujours plus élevées, alors qu’il n’y a aucun résultat tangible, des actionnaires prestigieux dont on fait largement la publicité, des déclarations de plus en plus enthousiastes sur la qualité du gisement… Comment ne pas penser au schéma décrit dans le livre A Team Enriched, où les protagonistes d’Uramin expliquaient longuement leur spectaculaire coup financier, qui allait être une des plus grandes arnaques du siècle dans le secteur minier ?

Un soupçon malvenu, selon Daniel Lebard. « Nous n’avons pas l’intention de vendre. Nous allons nous lancer dans l’exploitation », assure-t-il. Romain Girbal tient le même discours. « Nous n’avons aucune intention de vendre, de faire une IPO [introduction en bourse – ndlr]. » Mais la société a-t-elle les moyens de s’engager dans l’exploitation minière ? « Il n’y a pas de problème. Nous les avons. Et nous pouvons nous appuyer sur les infrastructures existantes », répond-il.

Dans leurs discussions internes, les actionnaires semblent, pourtant, caresser d’autres projets. Lors de la réunion du conseil en janvier, ils ont notamment tenu à inscrire dans le procès-verbal (voir ci-dessous) les changements de conditions d’attribution de bons de souscription d’action attribués aux fondateurs, une sorte de variante des stock-options. Pour les obtenir, ceux-ci doivent réunir au moins une levée de fonds de 22 millions de dollars d’ici au 30 septembre 2016, afin d’assurer l’obtention du permis, mais aussi « le rachat des actions des actionnaires de classe A, des actionnaires de classe B, et des actionnaires de classe C, en vertu […] du pacte d’actionnaire AMR ». Ce rachat,  est-il précisé, doit se faire sur « la base d’une valorisation post money au moins égale à 75 millions de dollars ». En d’autres termes, les actionnaires d’AMR rêvent d’un juteux coup financier, en multipliant par plus de 10 fois leur mise de départ, grâce à la revente de la société après la délivrance du permis d’exploitation. Cela permet peut-être d’expliquer l’agitation judiciaire autour de ce dossier en Guinée.

Extrait du PV du conseil d'AMRExtrait du PV du conseil d'AMR

« Je ne suis pas au courant de cette décision. Il n’y a pas de pacte d’actionnaire, prévoyant le rachat. Nous restons », maintient, malgré tout, Daniel Lebard, après la lecture de cette longue décision. Romain Girbal dément tout aussi catégoriquement. « Cette décision n’est plus valable. Elle a été modifiée. Il y a eu une autre réunion depuis. Les actionnaires sont décidés à rester », soutient-il. Le compte-rendu de cette dernière n’étant pas disponible, il est impossible de vérifier.

Les mois permettront de savoir si AMR s’inscrit vraiment dans un projet industriel. Ou si cette junior n’est qu’un nouveau coup financier, selon les bonnes vieilles pratiques du secteur minier en Afrique. Mais ces seuls doutes jettent une ombre sur Arnaud Montebourg. Le volontarisme ne fait pas tout. L’économie et l’industrie sont des mondes où règnent de grands fauves. Et l'on peut, malgré soi, s’y fourvoyer.

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