REPORTAGE : En Guinée, la bauxite ruisselle à sens unique...

Alors que le sous-sol du pays d’Afrique de l’Ouest regorge d’« or rouge », les retombées en termes d’emplois ne sont pas celles qui étaient escomptées pour une population entre colère et résignation.En Guinée, la bauxite ruisselle à sens unique.

Ils sont venus du monde entier. Australiens, Britanniques, Chinois, Emiratis, Français, Indiens, Russes…

Tous là, dans la région de Boké, au nord-ouest de Conakry. A travers les collines verdoyantes, ils prospectent, sondent, construisent des ponts, des ports, des routes ou de gigantesques bases de vie. Ce qui les appâte ? La bauxite, un minerai utilisé pour fabriquer l’aluminium. La Guinée en possède les plus grandes réserves mondiales, et elles se concentrent dans cette région, devenue en moins de cinq ans un eldorado.

« Il y a une belle évolution du climat des affaires depuis l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé [en 2010, ndlr] », argue Thibault Launay, directeur général adjoint d’Alliance minière responsable (AMR). Soutenue financièrement par l’ex-patronne d’Areva Anne Lauvergeon et le fondateur de Free, Xavier Niel, chaperonnée par Arnaud Montebourg, cette jeune pousse française va démarrer l’exploitation de sa mine à la fin du mois. « On a eu de la chance d’être là avant les gros », reconnaît le président d’AMR, Romain Girbal. Les « gros » ? Les géants mondiaux de l’aluminium : China Hongqiao Group, Rusal ou Emirates Global Aluminium. En partie grâce à eux, les investissements dans la bauxite guinéenne ont atteint 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) en avril. De quoi stimuler l’économie, terrassée en 2014 par une épidémie sanitaire sans précédent (Ebola) et par la chute des cours des matières premières.

Certes, l’Etat a mené des réformes pour rendre le secteur plus attractif : révision du code minier en 2011, mise en ligne du cadastre minier, création d’un guichet unique pour la délivrance de permis… Mais c’est surtout l’appétit chinois pour cet or rouge qui les motive. Depuis que l’Indonésie, en 2014, puis la Malaisie, en 2016, ont interrompu leurs exportations de bauxite vers la Chine, premier producteur et consommateur d’aluminium de la planète, la Guinée est devenue l’un de ses principaux fournisseurs. Un développement fulgurant. La Société minière de Boké (SMB), un consortium guinéo-sino-singapourien créé en 2014, devrait exporter cette année au moins 30 millions de tonnes de bauxite en Chine. « On est bien parti pour devenir le numéro un mondial », savoure son directeur général, Frédéric Bouzigues.

Ce boom d’activité a suscité beaucoup d’espoir. Trop, peut-être. Planté entre mangrove et forêt, à 300 kilomètres au nord-est de Conakry, Katougouma est un village d’agriculteurs et de pêcheurs de 5 000 habitants. Avant, ses plaines s’étiraient jusqu’au fleuve Rio Nunez et faisaient le bonheur des riziculteurs. « On ravitaillait les marchés voisins en riz, mais aussi en fonio, en manioc et en légumes », abonde le chef de district, Lamine Camara. Aujourd’hui, ce sont les grues métalliques qui se détachent de l’horizon. En 2015, la SMB a bâti sur ces terres un port fluvial où transitent chaque jour des milliers de tonnes de minerai. Katougouma est devenu un maillon du commerce mondial, entre les mines à ciel ouvert d’où partent jour et nuit des camions-bennes chargés de bauxite, et Yantaï, en Chine, où elle est expédiée.

Pâturage

« Cette activité a quelques effets positifs », souligne de sa voix posée Lamine Camara. Comme le don par la SMB d’un centre de formation ou du dispensaire de santé, immanquable à l’entrée du village. Mais sur les indemnisations de la société en contrepartie de la perte de champs et de zones de pâturage, l’homme se montre plus réservé. La gestion de la dernière indemnisation de 136 millions de francs guinéens (12 891 euros, sur les 541 590 euros versés depuis 2015, selon la SMB), a semé la discorde. Mais la déconvenue est ailleurs : « Le problème, c’est l’emploi des jeunes. Il n’est pas garanti autant qu’on l’avait imaginé. » De l’emploi et de meilleures conditions de vie : c’est tout ce qu’attendaient les habitants de la préfecture de Boké, qui vivent pour la plupart sous le seuil de pauvreté. Sauf que cet afflux de sociétés minières a d’abord drainé une main-d’œuvre massive, venue de régions et de pays voisins. Les villes ont gonflé. Kamsar, cité portuaire à 30 kilomètres à l’ouest de Katougouma, est surpeuplée avec ses 500 000 habitants. Sangarédi, à 90 kilomètres au nord-est, en compte plus de 150 000, et Boké, à 20 kilomètres, 100 000. « La population a doublé en moins de dix ans,affirme Sory Sow, enseignant chercheur au Centre d’études et de recherche en environnement de l’université de Conakry. Les villes n’ont plus les capacités de fournir des services, des logements, le coût de la vie augmente. De plus en plus de gens sont démunis ».

Au mieux, 20 000 emplois directs pourraient être créés par les sociétés qui exploitent la bauxite, glisse-t-on dans les couloirs du ministère des Mines et de la Géologie. Une probabilité déconnectée de la demande, vertigineuse. A Boké, où «70 % des jeunes ne travaillent pas », selon Ousmane Cherif Diallo, président de l’Association des jeunes diplômés sans emploi, il se dit que la mine ne profite qu’à des « étrangers », ou à des « parachutés ». « Les recrutements, c’est par connaissance, ou il faut avoir les moyens », assure, entre dépit et colère, Kankou, diplômé en économie de 27 ans. Lui vivote de petits boulots. « Tout le monde pensait avoir du travail, mais finalement les miniers emmènent une partie de leur main-d’œuvre, et les jeunes de la région n’ont pas toujours l’expertise requise, même pour des emplois peu qualifiés. Donc ça crée beaucoup de frustrations », observe Abdoulaye Keïta, « géologue maison » de la radio privée Espace FM.

Nichée au cœur des routes de la bauxite, Boké cristallise les tensions. Après les manifestations monstres d’avril déclenchées par la mort d’un taxi-moto percuté par un camion transportant de la bauxite, ce sont des émeutes qui l’ont embrasée mi-septembre. Bilan : deux morts et des dizaines de blessés dans des heurts entre protestataires et forces de l’ordre. Partie d’une coupure de courant, la colère a débordé, ravageuse. Tout manque, ici. L’électricité - distribuée quand tout va bien entre 19 heures et 1 heure du matin -, l’eau, l’emploi, les infrastructures. « Regardez cette route, elle date de Sékou Touré [président de la Guinée de 1958 à 1984, ndlr]  s’écrie Bouya, électricien au chômage de 44 ans, en désignant l’artère centrale abîmée par les crevasses et les nids de poule. « L’Etat nous a abandonnés », maugrée-t-il.

« Nous devons accélérer le pas », admet Abdoulaye Magassouba, le ministre des Mines et de la Géologie. L’objectif de faire de ce secteur « le catalyseur du développement de l’agriculture » n’est par exemple pas d’actualité à Boké. Au contraire. La hausse de l’extraction de bauxite a un impact sur l’environnement et fragilise les paysans. Les espaces cultivables se réduisent. A 70 kilomètres de Boké, le village d’Hamdallaye est dévoré par la mine. Il se situe dans la zone d’exploitation de la CBG (Compagnie des bauxites de Guinée, société historique détenue en partie par l’Etat), qui est en train d’intensifier ses activités. Des hectares de manguiers, d’avocatiers et d’arbres à noix de cajou ont été déjà été rasés. Or, ces destructions n’ont pas toutes fait l’objet de compensations financières. Inscrit dans le code minier, ce procédé est encore peu régulé et opaque. « Pour certains champs, on n’a rien reçu », s’indigne le chef du village, Mohamadou Bah, frêle silhouette flottant dans un bazin jaune étincelant. En 2016, la situation s’est bien « améliorée ». « Mais ce qu’ils donnent, ça permet de tenir seulement quelques mois », déplore Mamadou Billo Bah, étudiant de 23 ans. Pour combler ce manque à gagner, il est devenu taxi-moto.

A Katougouma, ce sont les poissons qui ont fui leur zone de reproduction avec le trafic du port fluvial. A Boundouwadé, autre village cerné par les opérations de la CBG, des fissures lézardent les murs des maisons et l’eau de la rivière est devenue rouge. Elle n’est plus potable. Combien y a-t-il eu de dynamitages dans la zone ? « Oh… On ne les compte plus !» balaie le doyen Yéro Bhoye Diallo, levant les yeux au ciel.

Plusieurs cours d’eau sont aujourd’hui pollués. La faute, notamment, à cette poussière rouge créée par les opérations minières ou par les va-et-vient des camions-bennes sur les pistes de latérite. Elle est partout, exaspérante. Sur les sites de Katougouma et de Djoumaya de la SMB, la concentration de particules fines PM10 (d’un diamètre inférieur à 10 micromètres) est entre 5 et 8 fois plus élevée que la normale, selon le rapport d’avril 2017 du Bureau guinéen d’études et d’évaluation environnementale (BGEEE). « Ces dépôts de particules chargées en silice et en métaux lourds augmentent les risques de maladies respiratoires et diminuent la fructification des plantes », explique le directeur du laboratoire du BGEEE, Aboubacar Kaba.

Pépites

C’est avec la SMB qu’Alliance minière responsable a signé en juin un accord d’amodiation. Elle confie ainsi aux « Chinois », comme on dit à Boké, l’exploitation de sa concession. Reste au junior français à jouer la carte «responsable ». Ce « R » d’AMR, soufflé par l’ancien ministre de l’Economie et du Redressement productif Arnaud Montebourg. « La seule personne qui nous ait aidés sans jamais rien demander », note Thibault Launay. Quand cet adepte du patriotisme économique a ouvert en 2015 son carnet d’adresse à la jeune pousse en mal d’investisseurs, il avait toutefois fixé des conditions : « Etablir le siège social d’AMR en France, payer des impôts en France et réfléchir à une stratégie de transformation de la bauxite pour le bénéfice de la filière aluminium française en difficulté », rappelle-t-il. Las, c’est finalement à la Chine que se destinent les pépites de bauxite d’AMR.

Par Agnès Faivre, Envoyée spéciale en Guinée

http://www.liberation.fr/planete/2017/11/21/en-guinee-la-bauxite-ruisselle-a-sens-unique_1611645

« L’Afrique peut devenir l’usine du monde à l’horizon 2050 »

Pour Mihoub Mezouaghi de l’AFD, l’industrialisation du continent est une priorité. La Chine, les énergies renouvelables et les technologies pourraient y contribuer.
Des ouvriers de l’usine Welele emballent des pots de miel, à Mekele, Ethiopie, le 30 mars 2017.

L’Afrique, prochaine puissance industrielle ? La question peut paraître extravagante. Pourtant, certains pays empruntent de nouveaux sentiers d’industrialisation, comme Maurice, le Maroc, l’Ethiopie et la Tanzanie. Plus encore, une nouvelle donne se dessine à long terme. Un proverbe africain ne dit-il pas : « Quand un arbre tombe on l’entend ; quand une forêt pousse, pas un bruit » ?

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Dès 2050, plus de 2 milliards de femmes et d’hommes vivront sur le continent, où l’on verra éclore les prochaines mégapoles. L’Afrique de demain inquiète, tant les pressions migratoires, écologiques et sociales seront des plus fortes. Mais le XXIe siècle pourrait aussi voir l’Afrique devenir la prochaine usine du monde, une question qui est au cœur des débats du Forum économique international sur l’Afrique, organisé à Paris le 4 octobre par l’Union africaine (UA), l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) et l’Agence française de développement (AFD, partenaire du Monde Afrique).

Des économies qui se désindustrialisent

Il est souvent suggéré que le dividende démographique, induit par une forte croissance de la population active, entraînera inéluctablement le décollage économique de l’Afrique, à l’instar de la Chine et de l’Inde au cours des dernières décennies. Cependant, malgré une croissance soutenue depuis dix ans, les économies africaines peinent à se diversifier. Cinq produits seulement représentent 60 % des exportations de l’Afrique subsaharienne : le pétrole, le gaz naturel, le fer, l’or et les minerais bitumeux. Plus préoccupant, certaines de ces économies se désindustrialisent. L’industrie manufacturière ne fournit que 6 % des emplois et sa contribution au PIB, en baisse, n’atteint plus que 10 % selon la Banque mondiale. L’Afrique ne pesait que 2 % de l’activité manufacturière mondiale en 2013, contre 3 % en 1970, indiquant sa marginalisation de l’industrie mondiale.

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Les contraintes de l’industrialisation ne sont en fait toujours pas levées. L’hypertrophie des activités rentières, la faiblesse des institutions de gouvernance, le déficit d’infrastructures de réseaux, l’étroitesse et la forte segmentation des marchés découragent l’investissement et bloquent la diversification des économies. Les coûts de production et d’exportation sont en Afrique deux fois plus élevés qu’en Asie. L’histoire compte aussi. L’industrialisation, tardive et trop courte pour installer une base industrielle, a été brutalement interrompue par la crise de l’endettement et les sévères programmes d’ajustement structurel des années 1980.

Or 20 millions de nouveaux actifs arriveront chaque année sur le marché du travail au cours de la prochaine décennie. Les modèles de croissance fondés sur l’exploitation de ressources primaires ne sont pas soutenables. Une nouvelle ambition stratégique est nécessaire.

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Tout d’abord, les pays émergents (ou « émergés ») pèseront davantage sur les nouvelles dynamiques de la mondialisation. La Chine – désormais première puissance économique mondiale – n’engage-t-elle pas à travers l’initiative One Belt One Road (la nouvelle Route de la soie) un plan Marshall pour l’Afrique ? Le financement massif d’infrastructures et des prises de capital dans de grandes entreprises du continent relève d’une logique de redéploiement de l’industrie chinoise au-delà du continent asiatique.

Stimuler l’entrepreneuriat

Les surcapacités de production de la Chine et la hausse des salaires conduiront d’abord à la délocalisation des activités les plus intensives en facteur travail, notamment dans les pays qui bénéficient de préférences commerciales avec les pays de l’OCDE ou d’autres pays africains. Le Maroc, en signant un accord avec la Chine en mars pour accueillir 200 industries dans le nord du pays, a bien compris les gains qu’il pourrait tirer d’une double insertion dans l’espace européen et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

Une usine de filature, au Caire, en Egypte, en janvier 2017.

Ensuite, la contrainte climatique transformera à long terme les modes d’accès à l’énergie. A l’avenir, l’énergie sera moins d’origine fossile, davantage produite à proximité des lieux où elle sera consommée et peut-être moins coûteuse. En Afrique, le potentiel élevé des énergies renouvelables (notamment solaire, hydraulique et éolien) – s’il était réalisé – réduirait la dépendance énergétique tout en agissant positivement sur la compétitivité industrielle. De plus, l’émergence de classes moyennes encouragerait le développement d’industries de transformation pour répondre par des circuits courts aux marchés urbains en forte croissance. La transition écologique du continent devient, en ce sens, un levier de l’industrialisation.

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Enfin, la diffusion des progrès technologiques, plus récemment dans le numérique et l’intelligence artificielle, accélère la convergence des activités industrielles et de services. Des barrières à l’entrée sont encore accessibles pour stimuler l’entrepreneuriat dans des activités à forte valeur ajoutée. Des entreprises émergent en Afrique du Sud, au Nigeria et en Tunisie dans les secteurs de l’ingénierie informatique et de la robotique, malgré parfois un contexte politique et social heurté.

L’Afrique n’émergera pas en suivant le modèle de société postindustrielle défendu par certains économistes. Au contraire, grâce à une attractivité restaurée, à une main-d’œuvre qualifiée abondante, à un potentiel énergétique et technologique, la voie de l’industrie lui est ouverte. Alors, l’Afrique ne peut-elle devenir la nouvelle usine du monde en 2050 ?

Mihoub Mezouaghi est économiste à l’Agence française de développement (AFD).

Le Monde



Après les déclarations de Macron sur la natalité en Afrique, la vérité des chiffres

La fécondité africaine alimente les fantasmes. Etat des lieux, alors que 2,5 milliards de dollars supplémentaires seront alloués au planning familial dans le monde.

Antoinette Sow, son mari Julien et leur fils à Dakar, au Sénégal.   
Antoinette Sow, son mari Julien et leur fils à Dakar, au Sénégal.         Crédits : FREDERIC COURBET / BMGF    

Samedi 8 juillet, en marge du sommet du G20 (groupe des vingt pays les plus riches) qui s’achevait à Hambourg, le président français Emmanuel Macron a répondu à cette question d’un journaliste ivoirien : « Combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique ? »

Après avoir écarté l’idée d’un Plan Marshall pour l’Afrique en arguant que cette aide historique qui a sauvé l’Europe d’après-guerre « était un plan de reconstruction, dans des pays qui avaient leurs équilibres, leurs frontières, leur stabilité », le locataire de l’Elysée a estimé que le « défi de l’Afrique est différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel ». Et de conclure : « Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. »

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Hasard du calendrier, trois jours plus tard, mardi 11 juillet, s’est tenue à Londres une conférence internationale sur le contrôle des naissances, Family Planning 2020, organisé par un ensemble d’acteurs publics et privés dont la coopération britannique UKAID, la coopération américaine USAID, le Fonds des Nations unies pour la population ou la Fondation Bill & Melinda Gates (partenaire du Monde Afrique). L’occasion de revenir sur les chiffres négatifs et positifs de la fécondité africaine, sujet qui alimente les fantasmes et soulève bien des polémiques.

Les femmes africaines ont 4,7 enfants en moyenne

C’est le taux de fécondité le plus élevé du monde, dont la moyenne globale est de 2,5. Dans la région méditerranéenne, le taux est de 3,5, tandis qu’en Asie, le taux est de 2,4. Les Amériques suivent, avec un taux à 2,1, puis le Pacifique, avec 1,8, et enfin l’Europe, avec 1,7 enfant par femme. On estime que le taux de renouvellement de population, permettant de rester à un niveau similaire, est de 2,05 enfants par femme. Mais le taux africain est lui-même très variable d’un pays à l’autre. Ainsi le Niger détient le record avec un taux de fécondité de 7,6 enfants par femme, tandis celui de l’Afrique du Sud, de la Tunisie, du Maroc et de la Libye est à 2,4. Le taux Burkina Faso à 5,7 et l’Ethiopie à 4,2. L’île Maurice a le taux de fécondité le plus bas du continent avec 1,4 enfant par femme.

830 femmes dans le monde meurent chaque jour en couches…

La plupart des décès de femmes liés à la grossesse et à l’accouchement sont évitables et proviennent d’un suivi trop irrégulier, de maladies non prises en charge ou de complications au cours de l’enfantement. 99 % des décès maternels surviennent dans des pays en voie de développement, où peu de femmes se rendent à la maternité pour accoucher. La mortalité maternelle est la première cause mondiale de décès chez les adolescentes de 15 à 19 ans.

… mais la mortalité maternelle recule de moitié en Afrique

En 1990, 996 femmes sur 100 000 mouraient au cours de leur grossesse ; elles n’étaient plus que 555 en 2015. Si elle demeure préoccupante, cette mortalité maternelle a pratiquement été divisée par deux, en particulier depuis les années 2000. Avec la progression de la contraception, et l’amélioration de l’accompagnement des grossesses, l’Afrique devrait se rapprocher dans les prochaines années des taux de mortalités asiatiques, soit environ 120 décès pour 100 000 naissances.

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Un million de nouveau-nés meurent chaque année en Afrique

Les causes majeures de cette mortalité infantile sont les complications lors de l’accouchement, ou une infection chez la mère. Dans plus des deux tiers des cas, ces décès ont lieu en milieu rural. Des grossesses trop nombreuses et trop rapprochées peuvent également être dangereuses pour les enfants déjà nés. Ces derniers peuvent manquer de nourriture, de vaccins, de médicaments, ou être en trop forte promiscuité avec d’autres enfants malades. A noter : près de la moitié des 5 945 000 enfants dans le monde qui meurent avant l’âge de 5 ans sont africains (2 820 000).

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43 % des grossesses ne sont pas désirées...

Parmi les femmes en âge de procréer, 214 millions qui ne souhaitent pas tomber enceintes n’ont pas à leur disposition de solutions pour empêcher une grossesse. Elles sont 155 millions à n’utiliser aucune méthode contraceptive, tandis que 59 millions recourent aux méthodes traditionnelles peu efficaces (retrait ou abstinence pendant les périodes d’ovulation). Conséquence : dans les pays en développement, 43 % des grossesses ne sont pas désirées.

… mais la contraception progresse en Afrique de l’Ouest

En Afrique de l’Ouest et centrale, 1 350 000 femmes supplémentaires ont eu accès à une contraception moderne entre 2012 et 2015. En trois ans, le Partenariat de Ouagadougou, une initiative régionale de planning familial, a eu des effets très positifs sur les populations des neuf pays qui l’ont rejoint (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Sénégal, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin et Guinée). En promouvant une large gamme de contraceptifs, au niveau local, le Partenariat a fait passer le nombre de femmes utilisatrices d’une contraception moderne de 3 000 000 à 4 350 000. L’objectif est d’arriver à 2 200 000 utilisatrices supplémentaires d’ici à 2020. A l’échelle de la planète, 30 millions de femmes supplémentaires ont accès à la contraception depuis 2012.

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En Afrique de l’Est et australe, 30 % des femmes recourent à la contraception

Elles sont 7 400 000 de plus qu’en 2012 à utiliser des moyens de contraception modernes. Il s’agit de la plus grosse progression régionale depuis le lancement de Family Planning 2020, l’initiative mondiale pour le contrôle des naissances. Si l’Afrique du Sud, le Botswana et le Zimbabwe avaient déjà des taux avoisinant les 30 % dans les années 1990, le Kenya, l’Ethiopie et le Burundi ont fait des avancées spectaculaires, passant de moins de 10 % à 30 % en vingt-cinq ans.

Une femme sur cinq enceinte avant 18 ans

En 2016, 770 000 filles de 10 à 14 ans sont devenues mères, et 60 % d’entre elles étaient en Afrique subsaharienne. Dans la plupart des cas, la grossesse est accompagnée d’un mariage précoce et provoque une déscolarisation de la jeune fille. Sans compétences ni diplômes, elles ne peuvent trouver de travail et deviennent dépendantes de leur mari. Par ailleurs, les femmes ayant eu ce parcours ont tendance à reproduire les inégalités dont elles ont été victimes avec leurs filles.

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2,5 milliards de dollars supplémentaires pour le planning familial

Au cours du sommet Family Planning 2020 à Londres le 11 juillet 2017, de nombreux gouvernements se sont engagés à contribuer à la cause : les bailleurs importants de l’aide humanitaire comme le Canada, le Royaume-Uni ou les pays nordiques, mais aussi des pays en voie de développement. Sur les 2,5 milliards de dollars (2,2 milliards d’euros) de dons promis, 1,5 milliard de dollars provient des pays d’Asie (Bangladesh, Inde) et d’Afrique (Burkina Faso, Ouganda et RDC). La Fondation Bill & Melinda Gates, ainsi que des entreprises privées, comme Vodafone, contribueront également à ce financement.

Coût de la contraception : 8,3 dollars par femme et par an

Les dépenses actuelles pour le planning familial dans les pays en voie de développement sont de 31 milliards de dollars par an : 5,5 milliards de dollars pour la contraception, 8,3 milliards de dollars d’investissement pour les grossesses non prévues et 17,2 milliards de dollars pour les grossesses prévues.

Pour éliminer la mortalité maternelle sans changer l’investissement dans la contraception, il faudrait investir 59,6 milliards de dollars. Or une planification familiale performante serait moins coûteuse que l’adaptation aux grossesses non désirées. En choisissant une politique qui ferait la part belle à la contraception plutôt qu’à l’adaptation aux grossesses non prévues, la communauté internationale économiserait donc 7,1 milliards de dollars.

Offrir une protection aux 885 millions de femmes qui ne souhaitent pas tomber enceintes dans les pays en voie de développement coûterait 8,3 dollars par femme et par an.

Elena Blum

Le Monde

 

« L’Afrique en villes », notre série d’été en 28 épisodes, 15 reporters et 10 000 km

Pour raconter un continent qui s’urbanise à grande vitesse, « Le Monde Afrique » vous embarque pour un voyage de Kinshasa, au cœur du continent, à Tanger, aux portes de l’Europe.

Montage photographique de l’architecte Olalekan Jeyifous élaboré à partir de clichés des bidonvilles de Lagos et de tours imaginaires.

Retenez bien ce chiffre : 2035. C’est l’année où, en Afrique, il y aura autant de citadins que de gens vivant dans les zones rurales. Une étape symbolique que le continent franchira quatre-vingt-cinq ans après la France, mais avec des paramètres bien différents. Et d’abord celui-ci : l’Afrique s’urbanise à grands pas, du fait de sa croissance démographique et d’un certain exode rural, mais sans que les campagnes ne se vident : elles vont, elles aussi, augmenter en population.

Une vitesse inconnue dans l’Histoire

Bien sûr, les pays les plus développés du continent – Afrique du Sud, Maroc ou Côte d’Ivoire – ont déjà franchi ce seuil, et le Nigeria est sur le point de le faire. Cette transformation s’opère à une vitesse inconnue dans l’Histoire. Le nombre de mégalopoles va doubler, mais ce sont surtout les villes de taille moyenne qui devront absorber le surcroît de population.

Sont-elles prêtes pour ce boom ? Pour le savoir, Le Monde Afrique a envoyé quinze de ses reporters sur un parcours de près de 10 000 km, de Kinshasa, au cœur du continent, à Tanger, aux portes de l’Europe. Une série publiée tout ce mois d’août, rendue possible par le soutien de l’Agence française de développement (AFD, partenaire du Monde Afrique).

Ce grand voyage sera ponctué de 28 étapes dans onze pays pour raconter la vie en villes sous toutes ses facettes : santé, environnement, transports – ou plutôt embouteillages –, éducation, alimentation, planification, énergie, etc.

Episode 1   Un milliard de citadins dans vingt ans : l’Afrique est-elle prête ?

Nous passerons par Bangui, la capitale d’un pays enclavé à l’Etat failli où l’approvisionnement des 700 000 habitants repose presque exclusivement sur deux voies de communication ; Bougangté, la première ville verte du Cameroun ; Lomé, où a été développé l’un des centres d’enfouissement des déchets parmi les plus modernes d’Afrique de l’Ouest ; Ouagadougou, qui réfléchit à un projet de déconcentration de son centre-ville, pour finir à Tanger, secouée de sa léthargie par les grands projets du roi Mohammed VI.

Mais les villes, ce sont aussi des gens. A Kinshasa, cité-Etat de 10 millions d’habitants sans cadastre ni plan de développement, nous croiserons Véro Tshanda Beya, actrice principale de Félicité, le film d’Alain Gomis, qui se déroule dans les faubourgs d’une capitale congolaise douce et impitoyable à la fois. Nous grimperons aussi dans le 4x4 de Josée Muamba, une Kinoise pleine d’ambitions, rédactrice en chef du magazine Bellissima.

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A Douala, nous retrouverons Allan Rudoph, habitant infortuné du Bois des Singes, où se déversent tous les excréments de la capitale économique du Cameroun. Nous l’avions déjà rencontré l’an dernier : hélas, rien n’a changé alors que Douala, qui ne s’était jamais posé de questions existentielles, a triplé de surface et de population depuis 1980. « Comment allons nous conserver l’environnement naturel de ces lieux avec la pression immobilière que vont forcément exercer les couches sociales les plus élevées ? », interroge l’urbaniste Jean Yango.

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Des villes nouvelles, des villes propres, il y en a aussi, dans les rêves des architectes du Togo ou du Ghana. Certaines sont en construction comme Zenata, au Maroc. Nous y avons rencontré Mohamed Amine El Hajhouj, directeur général de la Société d’aménagement de la future éco-cité. Il défend un modèle de ville durable pouvant révolutionner la construction des villes nouvelles au Maroc et en Afrique. « Smart-city », sans doute, le terme est à la mode ; mais il y a aussi, pas très loin, des cités pas « smart » du tout comme Tamesna, aux portes de Rabat : pas d’espace public, pas d’équipements collectifs, pas d’entreprises, pas d’activités, pas d’hôpital, peu de commerce, pas de transports en commun. Une cité-dortoir sans vie, sans âme.

Dubaï dans la tête

D’ici quinze ans, les villes du continent pourraient recouvrir 5,87 millions de km² supplémentaires, soit neuf fois la superficie de la France. La course est lancée pour contenir et transformer des bidonvilles où s’entassent jusqu’à présent la majorité des citadins. Avec quel modèle ? Certains n’ont que Dubaï en tête, d’autres aspirent à des villes durables et intelligentes qui promettent de résoudre les maux de ces territoires congestionnés à l’extension anarchique.

Certains architectes revendiquent même leur utopie : créer une ville africaine inspirée des habitats et coutumes traditionnelles, conçue par ses habitants et construite par eux. Ce serait pour le Togolais Sénamé Koffi Agbodjinou, qui a fondé l’Africaine d’architecture à Lomé, une façon de réconcilier les Africains avec la ville. Car pour lui, « la colonisation a fait entrer les villes africaines dans une modernité violente et inadaptée ».

Et maintenant, en route !

Le Monde Afrique

 



LES JUTEUX TRANSFERTS D’EXPATRIÉS VERS L’AFRIQUE

L’Afrique a reçu 60,5 milliards de dollars en 2016 de ses ressortissants établis à l’étranger, contre 44,3 milliards en 2007.

Agences Western Union et Moneygram à Benin City, dans le sud du Nigeria, en mars.

Les transferts d’argents des expatriés vers leurs pays d’origine ne cessent d’augmenter dans le monde et l’Afrique n’échappe pas à ce mouvement de fond. Selon le Fonds International de développement agricole (FIDA), en 2016, plus de 60 milliards de dollars ont ainsi transité vers le continent africain, contre 44,3 milliards en 2007, soit une hausse de 36 %. L’Afrique du Nord et de l’Ouest reçoivent le plus d’argent et 5 pays africains concentrent 80 % des transferts monétaires, au premier rang desquels le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, qui a reçu 19 milliards de dollars en 2016. « Plus de la moitié de l’argent perçu sur le continent par les familles de migrants est destinée à la satisfaction des besoins primaires tels que l’alimentation, le logement ou l’habillement, d’après le FIDA », explique Jeune Afrique. Cette hausse des transferts s’explique par une meilleure conscience et connaissance des besoins des familles restées au pays et par une forte diminution des frais d’envoi au cours des dernières années. Ces frais restent toutefois élevés, de l’ordre de 10 % de la valeur des envois. Western Union et les postes européennes sont les plus utilisées pour effectuer ces transferts. Ils jouent un rôle économique important. S’ils ne représentent à l’échelle mondiale que 0,7 % du PIB des pays d’accueil, ils s’élèvent à plus de 3 % du PIB pour 19 pays africains et même 31 % du PIB pour un Etat comme le Liberia. Dans certains cas, les transferts d’argent jouent un rôle économique majeur, comme en Somalie, où ils ont permis la reconstruction du pays