Stanley Nelson: « Il faut que tout le monde se réveille, que les Blancs se réveillent »
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- Mis à jour le mardi 11 août 2015 17:28
- Publié le mardi 11 août 2015 17:13
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
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Alors que l'état d'urgence est décrété depuis le lundi 10 août à Ferguson, dans le Missouri, un an après la mort du jeune Noir Michael Brown, retour sur les tensions raciales aux États-Unis et sur le renouveau du militantisme avec Stanley Nelson, documentariste, militant et historien afro-américain.
- Des manifestants se sont rassemblés lundi 10 août 2015 au soir à Ferguson, dans la banlieue de Saint Louis (Missouri, États-Unis), malgré l'état d'urgence déclaré dans la journée par les autorités après des violences la veille, jour anniversaire de la mort du jeune Noir Michael Brown. Le 9 août 2014, cet adolescent non armé avait été abattu de plusieurs balles par un policier blanc. En juin dernier, après la tuerie raciste de Charleston (neuf victimes dans une église noire, abattues par un tueur blanc), nous avions interrogé Stanley Nelson, documentariste, militant et historien afro-américain. De documentaire en documentaire, Stanley Nelson n’a en effet de cesse de raconter l’expérience des Afro-Américains et de tous les Américains « non blancs », d’analyser leurs luttes politiques, de s’intéresser à leur héritage. Nous vous le proposons à nouveau ce 11 août 2015.
«Ce qui me semble important, c’est la possibilité de déclarer "je suis un révolutionnaire" !»
Parlons de ce militantisme antiraciste qui semble se renouveler, notamment sous la bannière « Black Lives matter » (la vie des Noirs compte), devenu un hashtag très populaire sur les réseaux sociaux. De quoi s’agit-il ?
Je ne suis pas sûr de détenir le sens précis de cette expression devenue très populaire mais disons que c’est un cri de ralliement pour des jeunes et moins jeunes ne voulant plus que les Afro-Américains soient considérés comme des citoyens de seconde zone.
Selon moi, ce « mouvement » manque encore de consistance cependant. Il n’y a pas d’objectifs clairement exposés. Et quand il y en a, comme j’ai pu l’observer auprès de ceux qui s’activent en ce moment du côté de Ferguson dans le Missouri, cela n’arrive pas aux oreilles du grand public, ça reste tout petit.
En attendant, nous sommes face à des éruptions de colère : une éruption à Ferguson, une autre à New York, à Baltimore. Et puis elles s’éteignent au bout de quelques jours, il n’y a plus rien. Mais il ne faudrait pas que ça reste de simples éruptions. Quelque chose de plus solide doit émerger. Ça doit prendre la forme de demandes politiques précises et concrètes.
À Ferguson, les associations militent ainsi pour la création d’un nouveau poste de « procureur spécial » dès lors qu’un policier est impliqué dans la mort d’un citoyen. Ainsi, le même procureur qui travaille main dans la main avec la police au quotidien ne se retrouverait pas à enquêter sur la police quand celle-ci est en cause. Cela fait partie des réformes concrètes pour lesquelles il est possible de se battre. Et il y en a tant !
Freedom Riders, documentaire portant sur les groupes de militants Blancs et Noirs qui ont sillonné le sud du pays en 1961.
Vous avez beaucoup travaillé sur le mouvement de lutte pour les droits civiques. Que devraient en retenir les jeunes militants d'aujourd'hui ?
Sur le terrain, je vois des jeunes qui sont très motivés, qui sont en train de se dédier au changement social, c’est une bonne chose. Ces événements réveillent les Afro-Américains et les gens de gauche. Mais c’est vrai qu’on a tendance à oublier que les leaders du mouvement pour les droits civiques, les étudiants ayant rejoint ce mouvement, étaient entraînés ! Les méthodes non-violentes : on les leur enseignait. Les actions étaient extrêmement planifiées, organisées. Tout cela ne s’improvisait pas. Dans des films comme Freedom Riders et Freedom Summer, je parle donc de groupes de gens ayant des revendications très claires, et de la rigueur pour y parvenir. On veut pouvoir s’asseoir dans le bus. On veut voter.
Nous ne sommes plus dans le même monde. Aujourd’hui, c’est difficile de formuler des messages aussi clairs, de réussir à mêler des combats qui peuvent sembler distincts et éloignés les uns des autres : la lutte contre les brutalités policières, la réforme des lois encadrant le port d’armes, jusqu’à la hausse du salaire minimum… D'autant qu'à chaque étage, il y a des blocages. Dès que Barack Obama dit un mot sur le contrôle des armes à feu – quelque chose d’évident pourtant –, on assiste à une levée de boucliers d’élus et de puissants lobbies et ça ne va pas plus loin ! À nous de trouver le moyen de lier toutes ces luttes, et surtout de ne pas lâcher.
En attendant, depuis Charleston, tout le monde s’excite autour d’une réforme facile, très facile : l’abandon du drapeau des confédérés. [Ce drapeau des États esclavagistes et sécessionnistes pendant la guerre civile américaine circule encore aujourd’hui sous la forme d’autocollants, de plaques minéralogiques, et il continue de flotter au-dessus du capitole de l’État de Caroline du Sud - ndlr.]
"Freedom Summer"par MediapartCe documentaire se déroule dans le Mississipi et montre la lutte d’étudiants américains rejoignant le combat de militants locaux
Votre dernier documentaire, qui sortira en salle en septembre aux États-Unis, porte sur l’histoire du mouvement radical des Black Panthers. Qu’est-ce que celui-ci a éventuellement à nous apprendre ?
Une partie du documentaire porte sur la figure de Fred Hampton, qui était à la tête des Black Panthers de Chicago et qui a été tué dans son appartement, à Chicago. On voit ce militant affirmer « je suis un révolutionnaire ». J’ai voulu que cette déclaration soit centrale au film, qu’on ne la modère pas. Parce qu’il me semble que c’est quelque chose d’essentiel aujourd’hui : avoir le droit et le courage de se prononcer en faveur de changements politiques et sociaux radicaux. Ne pas avoir peur de ce genre de position.
Les Black Panthers ont été détruits par le gouvernement américain mais pas seulement ; leur symbolisme, leur rhétorique, leur appel aux armes leur ont coûté cher. Là, personne ne dit qu’il faut prendre les armes. Ce qui me semble important, c’est la possibilité de déclarer comme Fred Hampton, « je suis révolutionnaire, je suis en faveur de changements sociaux radicaux » en se rendant compte qu’il n’y a pas de mal à ça. Tu as le droit d’être en colère quand tu lis dans le journal qu’un appartement new-yorkais s’est vendu plusieurs millions de dollars, tu as le droit de critiquer le système qui permet cela plutôt que de penser « c’est moi qui ai un problème car je ne suis pas capable de me hisser à ce niveau ».
Fred Hampton-Black Pantherspar MediapartExtrait du film Black Panthers
Vous avez aussi réalisé des documentaires en forme de portraits sur des figures porteuses de changement, comme l’athlète Jesse Owens par exemple. Un contemporain vous intéresse-t-il ? À quand un documentaire sur Barack Obama ?
Ce serait passionnant de réaliser un film sur Barack Obama dans cinq ou dix ans, s’il est possible de le faire parler honnêtement de son expérience, de ses décisions, de comprendre pourquoi il n’a pas fait plus pour la nation. Mais je ne sais pas si Barack Obama est capable d’une telle honnêteté. C’est un conciliateur de nature et après tout c’est sûrement pour jouer ce rôle qu’il a été élu…
Étant donné le contexte politique actuel, fait de grandes tensions et d’impasses à répétition, je dois dire qu’il s’en sort bien. Ils ne lui laissent rien passer : il dit que le ciel est bleu, les élus républicains du congrès vont rétorquer que le ciel est rouge. Je me demande vraiment quel type de discussions il a le soir avec Michelle Obama car ils font face à tant d’opposition, tant de haine. C’est vraiment cela qui définit notre pays en ce moment, cette quantité de haine. Enfin, vous n’avez pas besoin d’un dessin, la France m’a tout l’air d’avoir son lot de haine.
Dans la nuit du 10 au 11 août à Ferguson (Missouri). © Reuters
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Stanley Nelson revient pour Mediapart sur les tensions actuelles – de la mort de Trayvon Martin, le 26 février 2012 à Stanfort en Floride à la tuerie de Charleston dans la nuit du 17 au 18 juin 2015 – et dénonce les silences et non-dits américains dès lors qu’il faut parler des relations entre Blancs et Noirs. Il donne enfin son point de vue sur l’état du militantisme et sur le ras-le-bol de jeunes reprenant le flambeau de la lutte pour les droits civiques.
Évoquant souvent son dernier documentaire sur l’histoire des Blacks Panthers (Black Panthers, sortie aux États-Unis prévue en septembre), Stanley Nelson insiste : il y a urgence à militer pour des changements politiques et sociaux radicaux.
Neuf Afro-Américains ont été assassinés le 17 juin dernier dans une église méthodiste de Charleston, en Caroline du Sud. Depuis, aux États-Unis, nous avons droit à une sorte de débat rhétorique autour de la nature de l’événement, acte terroriste pour certains, acte isolé d’un jeune fou pour d’autres… Pour vous, que s’est-il passé à Charleston ?
Stanley Nelson. C’était un acte terroriste à l’encontre d’Afro-Américains, point
Par Iris Deroeux
Médiapart
