Fethi Benslama : « l’essentiel n’est pas ce qu’on a fait des musulmans mais ce qu’ils font de ce qu’on a fait d’eux » Première partie
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- Mis à jour le mardi 2 août 2016 13:00
- Publié le lundi 1 août 2016 21:00
- Écrit par FethiBenslama
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Convoquant aussi bien le souffle long de l’histoire que les outils de la psychanalyse qu’il pratique et enseigne à l’Université Paris 7, Fethi Benslama met les pieds là où ça grince. S’occupant de l’islam parce que celui-ci s’est occupé de lui, il n’a de cesse de rappeler combien les conflits du monde musulman contemporain concernent aussi, peut-être d’abord, les modes de subjectivation qui s’y déploient. Reprenant le diagnostic d’une cassure irrémédiable des structures traditionnelles, sa pensée se tisse à partir de l’analyse des processus psychiques induits par les conflagrations politiques et économiques du présent. Car c’est en constante prise avec l’actualité que Fethi Benslama conduit son travail : de saDéclaration d’insoumission en 2005 à son engagement dans le surgissement révolutionnaire tunisien de 2011, il dissémine sans relâche pour accompagner les forces de liaison porteuses d’un avènement démocratique toujours incertain.
Que signifie « islam » dans le titre de vos livres, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam et La Guerre des subjectivités en Islam ? S’agit-il d’une désignation religieuse, culturelle, politique ?
Le mot « islam » a acquis une puissance d’équivocité telle qu’il échappe à la maitrise du sens. Il est devenu en quelque sorte un réceptacle signifiant où l’on met tout et n’importe quoi. Ce trop-plein est un symptôme de notre époque : il faut le déchiffrer et non se contenter de le déplorer. Ainsi, la distinction entre « islam » et « Islam », entre religion et civilisation, s’est perdue dans la langue française courante — et au demeurant, c’est une différence insaisissable à l’oral. Que le terme « islamisme » qui, étymologiquement, renvoyait à la doctrine religieuse — c’était un équivalent de « judaïsme » ou « christianisme » — ne désigne plus dans l’usage que le mouvement politico-religieux, montre bien aussi la confusion dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Nous n’avons plus de terme pour désigner la religion musulmane stricto sensu. Le mot est en quelque sorte sorti de ses gonds. Et si c’est un symptôme dans la langue française, c’est également un symptôme de ce qui se passe dans le monde musulman où les mouvements théologico-politiques ont envahi la scène de manière massive. Pour eux, le terme d’« islam » ne correspond pas à ce qu’on appelle en occident « religion » : il est foi et culte, conception du monde et gouvernement à la fois. C’est un système intégral, proclamé et programmé comme tel. Depuis les années 1970, on a assisté, non à un retour car il n’y a pas eu de déclin du fait religieux à l’intérieur du monde musulman, mais à un accroissement de l’emprise religieuse et de ses manifestations publiques avec cette idéologie de l’islam total. En même temps, beaucoup de Musulmans contestent cette conception intégrale et veulent limiter l’islam à la sphère de la foi et du culte, sans pour autant renoncer à la dimension symbolique et culturelle. Il y a donc dissension, discorde, voire guerre civile. Voilà pourquoi le vocable « islam » est devenu intraitable, si on ne dit pas chaque fois de quoi l’on parle, de quel lieu, et qui parle. Dans un premier temps, mes travaux ont considéré l’islam comme religion monothéiste au regard de la psychanalyse, puis l’idéologie politique totalitaire qu’il a secrétée dans ses rapports avec la modernité ; et depuis quelques années, ce sont plutôt les Musulmans qui sont l’objet de mon intérêt, autrement dit les sujets qui se désignent en tant que « musulman » au singulier et au pluriel. C’est cette réalité humaine vivante hétérogène et divisée que je préfère approcher. Je ne récuse pas pour autant le signifiant flottant « islam » ; bien au contraire, je le traite chaque fois comme un symptôme à interpréter, selon celui ou ceux qui le revendiquent et ceux qui l’assignent dans telle ou telle situation.
Est-ce que le mot « islam » définit ce qu’on pourrait appeler un territoire psychique ?
Au sens d’une dénomination qui a acquis une valeur symptomatique, autrement dit pour le psychanalyste : une équivocité chargée émotionnellement qui a une valeur défensive. Il est à déchiffrer dans la mesure où il y a du réel, intriqué avec des constructions symboliques et des flux imaginaires qui ont une histoire, y compris dans la modernité. Ainsi, l’islam est aujourd’hui revendiqué au titre de l’identité par des gens qui ne se positionnent pas comme des croyants. L’islam identitaire se manifeste bien au-delà des mouvements islamistes : c’est une position réactive, sécularisée ou non, à la domination dite « occidentale ». « Occident », voilà un autre mot lourdement chargé, dont l’antinomie avec « l’islam » est un puissant propulseur des flux imaginaires de notre actualité. On peut montrer que la réalité historique est tout autre, par exemple qu’une part importante de l’islam fait partie de l’Occident et inversement. Mais le besoin de se marquer et de se démarquer dans un processus d’homogénéisation mondiale de la civilisation est tel, que le recours à des clivages imaginaires massifs devient monnaie courante.
Pour autant peut-on considérer que les frères Chérif et Saïd Kouachi par exemple sont le produit de ce rapport identitaire à l’islam ?
Sans doute, mais cela pose le problème de la causalité et de la façon dont on la pense. C’est une question majeure qui est l’enjeu des discours tenus sur l’islam. Les frères Kouachi sont des musulmans et ils ont agi au nom de l’islam. L’appartenance et la revendication n’expliquent pas pour autant ce qui produit des tueurs. Les nazis sont des Européens et ils ont revendiqué leurs méfaits au nom de l’Europe. Dire que c’est l’Europe qui a produit ce type de tueurs exterminateurs ne serait pas faux, mais c’est court et nous devons aller beaucoup plus loin pour déplier la chaîne des causalités. Il y a pluri-détermination de ces faits sur le plan collectif et individuel. Il existe dans tous les textes mythico-religieux, y compris les religions séculières, ce qui autorise la violence jusqu’à des formes extrêmes parfois, et cela se trouve aussi dans l’islam. Mais dire que c’est le Coran qui commande, depuis des énoncés du VIe siècle, les actes des Kouachi et d’autres tueurs est un court-circuit qui, non seulement criminalise essentiellement la religion musulmane, mais supprime le principe de responsabilité éthique, juridique et politique. La violence est produite dans des conditions matérielles et historiques par des hommes vivants et pas seulement par des textes, même si ce sont les discours qui les autorisent et les légitiment. Le Coran n’est pas plus guerrier, n’incite pas plus à la violence que d’autres textes comparables. Il faut se demander ce qui a pu se passer dans le monde musulman pour qu’apparaissent à un moment donné des mouvements qui recourent à la violence et la légitiment par des textes fondateurs ou par une interprétation de ces textes. Comment se donnent-ils les moyens d’agir (qui les leur donne aussi ?), qui répond à leur offre de devenir guerrier et pourquoi ?
« Nous n'avons plus de terme pour désigner la religion musulmane stricto sensu. Le mot est en quelque sorte sorti de ses gonds. »
Il faut que les gens aient des mobiles pour le faire ; ce n’est pas une question de profil, il n’y en a pas — mais de « profit » subjectif, politique, matériel : être un héros, assouvir une vengeance, réparer une injustice, jouir d’un pouvoir, satisfaire des pulsions destructrices en les anoblissant par la cause, etc. Les motivations sont comparables à la rose des vents avec ses trente-deux directions. Il faut que l’offre corresponde à une attente et actionne des ressorts significatifs qui ont « des synapsies » politico-subjectives. Lorsque l’offre parvient à attirer des candidats, c’est que les conditions sont favorables à la production de guerriers, qu’on les considère comme des terroristes et des criminels d’un côté, ou bien des soldats et des héros du côté opposé. Il y a donc une cartographie causale avec ses reliefs et ses voies de circulations courtes et longues. Là, il faut dire clairement que le monde musulman a connu depuis le début du XIXe siècle une violence historique exogène et endogène, multiforme et continue qui a ébranlé ses structures anthropologiques profondes, dont le résultat est ce que nous voyons aujourd’hui. Le mythe identitaire de l’islamisme est l’un des produits de ce processus. L’islam a été dans ce contexte plutôt le moyen d’une résistance, devenue dans la dernière étape une résistance folle, désespérée, destructrice y compris pour ce qu’elle est censée défendre. C’est la dernière séquence, mais non l’ultime, d’une catastrophe politique construite historiquement.
Est-ce alors une violence « en boomerang », comparable à celle qu’évoque Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon ?
En effet, et l’on se contente de voir le retour du boomerang, en oubliant le départ. Après l’époque des expéditions militaires des puissances européennes et le colonialisme qui, dans beaucoup de cas, a mis à l’agonie des sociétés qui parvenaient tant bien que mal à se tenir (voir les travaux de Germaine Tillion sur l’Afrique du Nord par exemple), puis les guerres de libération nationale — plusieurs centaines de milliers de morts en Algérie pour ne citer que ce cas — est venu le temps de la violence des gouvernements postcoloniaux, qui ont exercé toutes les formes de répression, d’humiliation, d’élimination, y compris des massacres de populations civiles. Tous les régimes étaient dictatoriaux dans la région : ils ont commis des exactions, parfois pires que l’ordre colonial, au nom de la souveraineté nationale. Ils ont laissé filer la démographie pour disposer d’une matière humaine, entassée dans des agglomérations urbaines monstrueuses, abandonnée dans sa jungle, utilisée comme chair à canon dans des conflits régionaux de toutes sortes (autour d’un million de morts dans la guerre entre l’Iran et l’Irak). La catastrophe démographique dans ce monde a transformé la jeunesse, qui est en principe un atout, en une masse désespérée et menaçante. C’est une partie d’elle qui s’enrôle dans le jihadisme. Aujourd’hui, en Égypte par exemple, tous les ans, naît un million d’enfants ! Comment les nourrir, les soigner, les éduquer, leur donner un avenir, quand le PIB annuel est de 3000 $ par habitant (40 000 $ en France) ? Il y a des gens qui habitent dans les cimetières au Caire — une ville qui concentre dix-huit millions d’habitants, alors qu’à la fin des années 1960, il n’y avait « que » quatre millions de Cairotes. Vous ne pouvez pas réguler de la même manière un groupe s’il comprend cent personnes ou si elles sont devenues cinq cents, qui plus est arrachées aux repères du monde rural, précipitées dans une modernité misérable à laquelle elles ne comprennent rien à cause de l’analphabétisme. Pendant ce temps, une classe arrogante s’est outrageusement enrichie par la corruption et l’affairisme avec les multinationales, n’hésitant pas de temps à autre à rogner les miettes qu’elle a laissées aux pauvres, sous les injonctions du FMI. Une grande partie des régulations anthropologiques sont devenues incohérentes ou ont été détruites. En quoi l’islam est-il un facteur dans ce tableau ? Il est devenu la réponse la plus virulente à cette condition faite aux populations, parce que toutes les autres alternatives possibles ont été empêchées ou liquidées par ces régimes politiques avec l’acquiescement, voire la complicité des gouvernements des pays démocratiques occidentaux. Ils ont donc sélectionné les opposants « génétiquement » les plus résistants grâce à la puissance millénaire de la religion. Le pétrole a été un enjeu géopolitique majeur ; sur ce plan, l’alliance entre les États-Unis et l’Arabie saoudite a permis à celle-ci d’avoir carte blanche pour financer les mouvements islamistes à des niveaux hallucinants en diffusant le wahhabisme, une école théologique rigoriste et agressive qui était ultra-minoritaire dans l’islam.
A suivre..
