Joseph E. Stiglitz, prix Nobe d'économ ie : l'EURO, comment la monnaie unique menace l'Europe
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- Mis à jour le mercredi 7 septembre 2016 01:07
- Publié le mercredi 7 septembre 2016 00:47
- Écrit par Joseph E? Stiglitz
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Dans son nouvel essai, Joseph Stiglitz donne l’impression d’enfiler la combinaison d’un astronaute qui expliquerait avoir découvert la Lune en 2016. L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale a mis le doigt sur ce qui, d’après lui, « menace l’avenir de l’Europe » : la monnaie unique. Dès la préface, les exécutifs des 28 en prennent pour leur grade : « L’histoire de la zone euro est une leçon de morale : elle montre que des dirigeants ayant perdu tout contact avec leur électorat peuvent concevoir des systèmes qui ne sont pas bons pour les citoyens. Elle montre que les intérêts financiers l’ont trop souvent emporté dans les progrès de l’intégration économique, et que l’emballement démentiel de l’idéologie et des intérêts peut aboutir à des structures économiques peut-être lucratives pour quelques-uns, mais dangereuses pour de larges pans de population. »
Si l’on s’en tient à ses remerciements et notes en fin d’ouvrage, Stiglitz n’a visiblement rien lu des travaux d’économistes hétérodoxes, qui ont pourtant documenté, depuis une décennie, la « malfaçon » de l’euro, au point de constituer un sous-genre entier de l’édition en France et ailleurs (Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Costas Lapavitsas, Cédric Durand, etc.). Sur des registres plus « autorisés », les limites de l’euro ont déjà été diagnostiquées, par exemple, par Martin Wolf (analyste du Financial Times, dans The Shifts and the Shocks, non traduit en Joseoh E.français, 2014, et cité, lui, par Stiglitz), Paul Krugman en 2012 (Sortez-nous de cette crise… Maintenant!, chez Flammarion) ou encore Amartya Sen dès 2011 (« L'euro fait tomber l'Europe »).
Mais le tableau d’ensemble dressé par l’Américain, s’il n’est pas neuf ni très subtil, a le mérite d’être exhaustif (et plus que jamais d’actualité, vu les soubresauts des banques italiennescet été) : il dénonce le « fétichisme des déficits » inscrit dans les traités, la toute-puissance de l’Allemagne à Bruxelles, le manque de solidarité de l’Europe du Nord lors des décisions clés, la « navigation à vue » lors des sommets bruxellois (ce qu’il appelle « la stratégie du bord du gouffre »), ou encore la mainmise des « technocrates » et les passages en force antidémocratiques en Grèce. Sur ce dernier point, il va jusqu’à comparer les programmes de la Troïka à Athènes à « l’avion qui bombarde à 15 000 mètres d’altitude », résumant : « Le succès [dans les deux cas – ndlr] se mesure aux objectifs atteints et non aux vies détruites. »
« Les systèmes monétaires naissent et meurent », poursuit Stiglitz, qui rappelle l’expérience de Bretton Woods (qui a duré moins de trente ans). Or « nous devons penser d’abord et avant tout aux objectifs ultimes : la prospérité en Europe et le resserrement de l’intégration économique et politique. L’union monétaire apparaît de plus en plus comme un détour, certes bien intentionné, dans la marche en direction de ces nobles objectifs ». En résumé, l’euro a été édifié sans les institutions politiques qui auraient permis, en parallèle, de faire tenir ensemble une région aussi déséquilibrée que l’Europe. Les pères fondateurs étaient « bien intentionnés », veut-il croire, mais ils ont commis des erreurs majeures. Aujourd’hui, il est extrêmement difficile, juge-t-il, de corriger cette « malfaçon » des débuts, et il est temps de reconnaître ces erreurs originelles pour débloquer la situation.
Dès la préface, l’économiste, qui carbure à l’ego (il s’étonne par exemple de ne pas avoir reçu de réponses écrites des dirigeants européens après la publication d’une tribune critique dans le New York Times en 2015), compare sa démarche à celle, symétrique, de… Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique : « Parfois, un observateur extérieur peut donner une analyse plus exacte et plus objective de la culture et de la politique que ceux qui sont directement mêlés aux événements en cours. » Ce point de vue distancié d’un Américain sur le marasme européen constitue en effet tout l’intérêt du livre. Mais il produit aussi d’étonnants décalages, qui risquent de frustrer certains lecteurs.
L’analyse, par endroits, est pour le moins sommaire. La manière dont Stiglitz tourne autour de l’ordolibéralisme allemand, sans jamais le citer, laisse perplexe. Sauf erreur de notre part, cette théorie inventée en Allemagne, et documentée dans de nombreux ouvrages sur l’Europe, parce qu’elle a servi de pilier à la fabrication de l’euro, n’est pas mentionnée une seule fois dans l’ouvrage… (Il n’y a qu’une note, au chapitre 6, qui se penche sur les raisons historiques de l’« obsession allemande pour l’inflation ».) L’économiste préfère parler de« néolibéralisme » ou de « fondamentalisme des marchés ». Ce qui n’est pourtant pas la même chose.
Autre gêne, sur un registre plus politique : Stiglitz place au même niveau (dès les premières lignes de la préface, mais cela revient tout au long du livre) la montée de l’extrême droite en Europe et le séparatisme catalan qui menace l’intégrité de l’État espagnol. Le texte a certes été bouclé avant le référendum sur le Brexit. Mais ce genre de rapprochements à gros traits – il y a en beaucoup d'autres dans le texte – mériterait débat. Stiglitz sait-il que c’est en Écosse et en Catalogne, deux territoires marqués précisément par des poussées indépendantistes, que l’on entend aussi, depuis les lieux du pouvoir, des discours de gauche anti-austérité qui pourraient l’intéresser, pour sortir, précisément, d’une certaine forme de pensée unique sur l’Europe qu’il dénonce avec vigueur ? Manifestement, l’affaire lui échappe, et son analyse perd en subtilité.
L’essentiel n’est sans doute pas là. L’audience d’un Stiglitz à l’échelle de l’Europe n’a rien à voir avec celle d’économistes critiques, hétérodoxes ou « atterrés » (ces derniers restant très divisés sur la question de l’euro). Il a l’oreille de (certains) puissants. Il l’écrit dans le livre : l’ex-premier ministre grec du PASOK Georges Papandréou (en partie responsable du marasme à Athènes…) est son « vieil ami ». Par le passé, il a dirigé, à la demande de Nicolas Sarkozy alors chef d’État, une commission d’économistes pour penser les limites du produit intérieur brut (PIB). À Bruxelles, il lui arrive de travailler avec la fondation des sociaux-démocrates, la FEPS. Bref, l’Américain est davantage écouté dans les lieux de pouvoir, et sa prise de position, après celle par exemple d’un Paul Krugman en 2012, est importante. Soudain, la critique de l’euro n’est plus réservée à l’extrême droite ou à certains économistes associés à la gauche critique.
