Mehdi et Badrou du Bondy Blog : « Le grand remplacement, c’est nous »

Repérés il y a plus de dix ans après les émeutes urbaines de 2005, les deux chroniqueurs jouent les pygmalions pour des jeunes issus de la diversité.

« Mehdi et Badrou ». Certains, rares, disent « Badrou et Mehdi ». Mais le plus souvent, l’ordre alphabétique n’est pas respecté. Question de sonorité ? Ou parce que, des deux, Mehdi est celui qui parle le plus ? Se méfier des apparences. Le couple est fusionnel et l’un y pèse autant que l’autre. Dix ans qu’ils tracent leur route ensemble.

Mehdi et Badrou à la Fondation Cartier le 12 septembre 2016.

Mehdi semble avoir un iPhone greffé au bout de son bras. « Rendez-vous vendredi à 14 h 30 à la Fondation Cartier », textote-t-il, en cette mi-septembre. On se demande si on a bien lu. Eux, chez Cartier ? Eux, les gamins des quartiers déshérités (la cité des 4 000 à la Courneuve pour Badroudine Saïd Abdallah, une HLM de Saint-Ouen pour Mehdi Meklat), dans l’un des temples de l’art contemporain ? « Oui, c’est plus pratique, on doit voir le directeur, on a un projet avec lui », explique tranquillement Mehdi, à l’heure dite, devant l’entrée de l’élégant bâtiment signé Jean Nouvel. Sur le crâne, son éternelle casquette. Et aux pieds, des tatanes en plastique, style maître-nageur. Badrou porte un tee-shirt sobre, comme à son habitude.

Relayer la voix des discriminés

A 24 ans, les « Kids » – leur nom de scène quand ils officiaient sur France Inter – exhibent toujours les mêmes signes de reconnaissance, comme autant de clichés qui ont fait leur notoriété : « p’tits jeunes sympas », enfants prodiges devenus poètes des ondes, reporters du Bondy Blog – le site en ligne né après les émeutes urbaines de 2005 – relayant la voix des oubliés, des discriminés, des sans-parole. Puis rentrant dormir chez leurs parents – Badrou dans la chambre, avec vue sur le mur antibruit de l’autoroute A1, qu’il partage avec deux de ses six frères et sœurs, Mehdi dans le modeste appartement de sa mère divorcée.

Cet été, pourtant, les deux banlieusards ont passé de longues vacances à Los Angeles. Ils ont navigué dans la baie avec leur grand ami Mouloud Achour, animateur vedette de Canal + depuis la rentrée. Ils ont déjeuné à l’Hôtel Château Marmont, au Beverly Hills, au Bel Air. Ecrit leur prochain roman au bord de la piscine, dans une maison louée à West Hollywood. Ils ne s’en cachent pas. Les photos sur leurs comptes Instagram en font foi. « Ben, ça va, vous vous emmerdez pas ! », leur ont lancé quelques VIP quand ils les ont aperçus attablés dans les palaces de LA. « Pourquoi pas nous ? », ont-ils répondu.

Badrou, à son arrivée à la projection du court métrage « Les Roméos et Juliettes » à l'Espace 1789 à Saint-Ouen enlacé par ses amis de La Secte.

Pourquoi pas nous, c’est leur nouveau slogan, leur ligne de vie. A Paris, quand ils rencontrent leur éditrice, ils vont au Select Montparnasse. « L’un des plus gros lieux de réseautage » de la capitale, note Mehdi. « Ils ont de très bonnes fraises Chantilly », ajoute Badrou. Ça les amuse de se frayer un chemin parmi la faune de la rive gauche avant d’aller manger un kebab de l’autre côté du périphérique. Ou de faire la fête avec leurs potes « blacks et beurs » (une expression qu’ils détestent) dans un bar à chicha des Grands Boulevards dans le deuxième arrondissement.

Des cristallisateurs d’idées

On les a retrouvés là, un soir, dans ce bistrot un peu miteux tenu par un Turc affable, qui leur a concédé son arrière-salle. Sur les tables basses, il y avait des mojitos ou des boissons sans alcool et autour Souleymane, Mounir, Waïd, Samir, ou Tina. Nés au Sénégal, à Créteil ou à Marseille. Etudiants en droit ou en management, élèves du Conservatoire ou du Théâtre national de Strasbourg, souvent érigés en symbole de la « diversité », apprentis acteurs dans des courts-métrages pour lesquels il arrive que Mehdi et Badrou tiennent la caméra.

 

Sur les Grands Boulevards, Mehdi et Badrou avec leurs amis de La Secte  après une soirée dans le bar à chicha qui leur sert de quartier général le 15 septembre 2016.

Tous rêvent de percer dans le 7e art et sur les planches. De s’imposer face à l’« élite » du cinéma, un ghetto, disent-ils, à dominante riche et blanche. Ils ont baptisé leur groupe La Secte. Parmi eux, deux des héroïnes de Divines, Caméra d’or à Cannes, les époustouflantes Jisca Kalvanda et Oulaya Amamra, et la sœur de cette dernière, Houda Benyamina, 35 ans, doyenne de la bande et réalisatrice du film.

Lors de la cérémonie de clôture du festival, elle avait reçu sa récompense en levant le poing – « Cannes, c’est à nous aussi. Cannes nous appartient » – avant de pousser un youyou pour saluer sa mère « femme de ménage dans les avions » et de remercier tous ses chers « petits guerriers » de 1 000 visages, l’association qu’elle a fondée il y a dix ans pour « ouvrir les portes du cinéma aux milieux populaires ».

« Pour la première fois, j’ai trouvé mes alter ego. Ils n’ont l’air de rien comme ça mais ils sont au centre de quelque chose qui est en train de grandir. Ce sont des génies. » Houda Benyamina, réalisatrice

La plupart des membres de La Secte sont passés par ses ateliers d’initiation à l’image, dont Badrou et Mehdi, aujourd’hui président et vice-président de l’association. Lors des avant-premières de Divines, on les a vus, tels des pros de la com’, coacher les comédiennes en vue de leurs prestations médiatiques. Ils ont accompagné Houda à Cannes en mai et à Marseille fin août, où ils sont allés se ressourcer avant le tourbillon de la sortie sur les écrans.

« Pour la première fois, j’ai trouvé mes alter ego, confie la cinéaste franco-marocaine. Ils ont dix ans de moins que moi et pourtant ils m’ont présentée à des gens importants. Ils n’ont l’air de rien comme ça mais ils sont au centre de quelque chose qui est en train de grandir. Ce sont des génies. » A entendre leurs proches, les duettistes sont devenus une sorte de Pygmalion à deux têtes. Des « cristallisateurs » d’idées, des accoucheurs d’envies.

Engagés sur la question de l’islam

« Ils m’ont réveillé », raconte Mouloud Achour dont « Le Gros Journal », en clair à 20 h 20 tous les soirs sur Canal +, se veut à rebours du « divertissement » dans lequel, juge-t-il, il s’est trop longtemps perdu. A 20 ans, il militait au MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues), dénonçant les « bavures policières », le « racisme institutionnel », et SOS racisme « marionnette du Parti socialiste ». « Mehdi et Badrou m’ont aidé à revenir à ce que j’étais. » Aujourd’hui, le trentenaire, nostalgique de sa jeunesse, organise, chaque semaine, un « couscous du dimanche » dans un restaurant couru, entre République et Bastille, Le Tagine, qui compte parmi ses spécialités une étonnante semoule à la truffe. Après le bar à chicha, c’est le deuxième QG de Mehdi et Badrou.

Autour des Kids et de leur pote Achour, la même table en enfilade réunit journalistes du Bondy Blog, comédiens, réalisateurs, écrivains, producteurs, en herbe ou déjà confirmés. Une petite bande dont les ramifications dessinent une nouvelle génération, à la fois cool et dure, investissant le champ de la culture plutôt que celui des partis politiques, et extrêmement engagée, là est la nouveauté, sur la « question de l’islam ».

Grand remplacement aussi comme la private joke qu’ils s’amusent à décliner : « Houda, tu vas grand-remplacer Scorsese… »

« Bientôt, on invitera des grands patrons. Car ce couscous dominical, lancent-ils en plaisantant à moitié, c’est notre dîner du Siècle [club réunissant les élites politique, économique, culturelle et médiatique], le dîner du Siècle du “grand remplacement”. » Grand remplacement comme la théorie d’extrême droite (selon laquelle les populations d’origine immigrée sont en passe de conquérir la France). Grand remplacement aussi comme la private joke qu’ils s’amusent à décliner (« Houda, tu vas grand-remplacer Scorsese » ou « Mouloud, tu as grand-remplacé Denisot »).

Mehdi lors d'une avant-première du film « Divines » . Avant la projection, il accueille son amie Houda Benyamina, la réalisatrice, le 30 août 2016.

Grand Remplacement, enfin, comme le nom de leur maison d’édition, créée au printemps pour lancer le premier numéro de Téléramadan, la revue annuelle « des musulmans qui ne veulent plus s’excuser d’exister ». Mehdi, Badrou et Mouloud Achour en sont les rédacteurs en chef. « Nous sommes le grand remplacement, écrivent-ils dans leur édito. Sûrement pas celui que les fous peuvent fantasmer (mais celui) d’un système archaïque qui ne nous a jamais considérés comme ses enfants. »

Téléramadan, un autre miroir aux musulmans

L’épaisse revue en papier glacé s’ouvre sur deux pages noir corbeau. Tout à droite, on devine une silhouette tout aussi noire portant hijab et abaya islamique, et dans un rond prédécoupé, un visage, celui d’Oulaya Amamra, l’actrice principale de Divines. Pour la « déshabiller », il suffit de tourner la page. Elle ­apparaît alors en survêtement de sport, splendide chevelure bouclée tombant sur ses épaules.

Lire aussi (abonnés) : « Téléramadan », la revue qui veut « Grand Remplacer » les idées nauséabondes

Suivent de longs articles. Un reportage sur la pratique religieuse des migrants de Calais. Un papier « vie de couple » sur les relations sexuelles en période de ramadan. Une enquête sur la mosquée écocompatible de Massy. La recette des « crevettes à la chermoula » par une cuisinière étoilée de Marrakech. Un entretien chaleureux avec le rappeur Médine (« Crucifions les laïcards comme à Golgotha », dit l’un de ses titres), qui assure en avoir fini avec sa « période salafiste »…

« La stigmatisation du voile n’est rien d’autre que du racisme », assène Badrou. « Et la perpétuation du colonialisme », complète Mehdi.

La revue, disponible uniquement sur commande et épuisée en quelques semaines, s’est vendue à 10 000 exemplaires. « Jusqu’en Chine », disent Mehdi et Badrou avec un sourire désarmant. Le premier, fils d’un couple mixte et athée, n’est pas musulman. Le deuxième, à l’instar de son père imam de la communauté comorienne de La Courneuve, est un croyant tranquille. Toutes leurs amies se promènent tête nue. Qu’importe, avec Téléramadan, ils veulent offrir un autre miroir à celles et ceux qui se sentent trop souvent « montrés du doigt ». « Islamic pride » contre « islamic shame ».

Après la projection du court métrage  « Les Roméos et les Juliettes » à l'Espace 1789 à Saint-Ouen, le 9 septembre 2016.

Sur ce sujet, ils n’ont aucun doute. Et leurs voix, d’ordinaire si douces, deviennent tranchantes. « La stigmatisation du voile n’est rien d’autre que du racisme », assène Badrou. « Et la perpétuation du colonialisme », complète Mehdi. Mais, leur demande-t-on, si Oulaya avait vraiment porté le hijab, aurait-elle pu être en haut de l’affiche de Divines ? Ils ne voient « pas le rapport », préfèrent enchaîner sur la « marchandisation des corps dans la société occidentale ». Ils citent Virginie Despentes (« le voile peut être aussi une forme de rébellion ») et Annie Ernaux (« derrière le voile, il y a des femmes, on les juge, on les exclut »). Alors, disent-ils, « qu’elles ont mûrement réfléchi leur décision ». Et celles, demande-t-on encore, qui se couvrent sans l’avoir choisi ? « Désolés, nous n’en connaissons pas. Mais si vous le dites, cela doit exister. »

Des Tweets douteux de@Marcelin Dschmps

Les bonnes fées qui accompagnent les deux garçons depuis l’adolescence observent leur évolution, avec parfois une pointe d’inquiétude, qui n’empêche ni bienveillance ni compréhension. Marie-Françoise Colombani, qui écrivait dans Elle à l’époque où le magazine avait lancé une pétition contre le voile islamique, est leur « marraine ». C’est elle que Mehdi et Badrou avaient choisie – parmi les pros venus donner des cours de journalisme au Bondy Blog – pour guider leurs premiers pas en 2007. « On aurait dit Doublepatte et Patachon, se souvient leur “tutrice”. Ils avaient 15 ans. S’intéressaient à tout. Ils avaient la grâce. Et ils étaient tellement gentils. »

Quelques années plus tard, dans l’ombre de l’adorable duo, naît@Marcelin Dschmps. Le pseudo de Mehdi sur Twitter. Un troll déchaîné qui déconne et dézingue à tout-va. « Giclez-lui sa mère », « On s’en bat les couilles », « Elle est pas morte, celle-là ? » Parfois Marcelin participe à la curée d’autres twittos contre des people devenus, pour des raisons dérisoires, les têtes de Turc du moment (Emmanuelle Béart, Estelle Denis…). Il s’essaie à des traits d’humour douteux sur les « bébés séropos » ou le « lobby du sang contaminé ».

Mehdi le 30 août 2016.

Et souvent, rejoignant le chœur de la « muslimsphere », de gauche et/ou religieuse, il se défoule sur des personnalités dont les manières ou les prises de position sur l’islam n’ont pas l’heur de lui plaire. Alain Finkielkraut (« Il fallait lui casser les jambes à ce fils de pute »), ou, pour ne citer que ces exemples, la journaliste Léa Salamé, l’humoriste Sophia Aram, l’essayiste Caroline Fourest, trois vedettes de France Inter, alors qu’ils les croisent dans les couloirs de la station de radio.

Ses parrains et marraines le sermonnent : « Arrête ces Tweets ! Tu n’es pas dans une cour de récréation ! » Mouloud Achour le met en garde : « Les écrits restent, un jour on te les ressortira. » Medhi se défend, la main sur le cœur : « Ce n’est pas moi, c’est un personnage que j’ai inventé », ne pouvant s’empêcher d’ajouter, comme dans un lapsus : « Mes Tweets sont des pulsions ! »

Une réaction au « discours majoritaire »

Et il continue de plus belle. Car les réseaux sociaux sont un champ de bataille. Et l’islam, estime-t-il, une cible. Alors, il conspue les « laïcards extrémistes » qui veulent « radier les musulmans de l’espace public ». Rien, en revanche, contre les idéologues du communautarisme, ou les propagandistes du djihad, ni même contre les prédicateurs débiles qui vouent la musique aux enfers (alors que lui-même ne jure que par Beyoncé ou Rihanna).

 

Mehdi lors de l’avant-première du film « DIvines », dans la salle pendant la présentation des acteurs et de la réalisatrice le 30 août 2016.

« On ne réagit qu’au discours majoritaire », se défend Badrou (qui, lui, surveille toujours son langage sur Twitter). Et le discours majoritaire, selon eux, c’est le discours antimusulman. Parfois, leurs arguments semblent tout droit sortis du « camp d’été décolonial » réservé aux « racisés » selon le terme consacré des organisateurs (« interdit aux Blancs », traduisent leurs détracteurs) qui s’est tenu cet été à Reims.

Mehdi et Badrou n’y sont pas allés. « Pas le temps. » S’ils ont déjà été victimes de contrôle au faciès, le terme de « racisé » ne leur convient pas plus que celui de black ou de beur. « Je préfère Arabe ou Noir, c’est plus précis, dit Mehdi. Ou encore pauvre, même si je ne le suis plus. La pauvreté reste ancrée en moi. Ce sont les inégalités sociales qui nous marquent plus que les origines. »

« Comme eux, ce pays me révulse. Je comprends leur rage. Mais je ne veux pas les réduire à ça. Ils sont plus que ça. » Pascale Clark

Il fut un temps en effet où l’islam n’était pas au centre de leurs préoccupations. Jusqu’à il y a encore un an, les débats identitaires n’affleuraient jamais ou presque dans leurs textes, toujours écrits à quatre mains. Leur marque de fabrique, c’était leur poésie, leur regard décalé sur les colères et les espoirs qui couvaient dans les banlieues, toutes couleurs et religions confondues. Les fondateurs du Bondy Blog ont vite repéré leur ton unique « mi-arty mi-politique », tout comme ­Pascale Clark qui, en 2010, les a fait venir sur France Inter alors qu’ils étaient à peine lycéens.

Les Kids : du Bondy Blog à France Inter (0:56) extrait de Médias, le Mag

En conflit avec sa direction, elle a quitté la station en 2015. Et la Maison ronde, n’ayant pas oublié les Tweets de Marcelin, n’a rien proposé à ses deux protégés. « Comme eux, ce pays me révulse, dit désormais celle qui s’apprête à lancer un site « sonore » et payant sur le Net (où l’on entendra à nouveau les Kids). Je comprends leur rage. Mais je ne veux pas les réduire à ça. Ils sont plus que ça. »

Un interrogatoire en règle

En mars dernier, ils ont déboulé au ministère des droits des femmes, avec une autre journaliste du Bondy Blog : « Mais vous êtes qui, Laurence Rossignol, pour penser à la place des autres ? » Quelques jours plus tôt, la ministre avait déclaré : « Bien sûr qu’il y a des femmes qui choisissent [de mettre le voile], il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. »

Les trois blogueurs l’ont soumise à un véritable interrogatoire : « Avez-vous pensé démissionner ? Ça ne vous a pas effleurée ? Est-ce que vous comprenez que des femmes voilées soient extrêmement choquées que vous les traitiez d’aliénées ? (…) “Nègres qui étaient pour l’esclavage”, c’est comme dire que des youpins étaient pour les camps de concentration, ou que des bougnoules étaient pour les ratonnades… Pas une seule fois vous ne vous êtes dit que vous deviez quitter vos fonctions ? Vous avez pleuré suite à vos propos ? »

La ministre a failli mettre un terme à l’entretien. Puis, une fois l’interview publiée dans Libération, elle s’est réjouie d’avoir reçu des « centaines de messages de soutien ». « Beaucoup de gens qui chérissaient Mehdi et Badrou ont vu qui ils étaient », veut croire son service de communication. Peut-être, mais le duo s’en moque.

Partout, on continue à se les arracher. Hervé Chandès, de la Fondation Cartier, leur a demandé de créer des « dispositifs sonores » autour de ses collections photographiques et leur a présenté le Suisse Hans-Ulrich Obrist, l’une des personnalités les plus influentes de l’art contemporain. Le réalisateur Rachid Djaïdani, qui les considère comme des « frères », leur a confié l’écriture du dossier de presse de son prochain long-métrage avec Gérard Depardieu (Tour de France). Pascal Rambert, du Théâtre de Gennevilliers, leur a proposé de mettre en scène la pièce d’un auteur suédois. Mehdi et Badrou espèrent y faire jouer leurs amis de La Secte.

Un premier roman, un documentaire, une fiction politique

Sur leur trajectoire – des cités au Conservatoire –, ils tournent également un documentaire dont le titre est déjà un programme. A te regarder, ils s’habitueront, le vers de René Char. Hugues Charbonneau, le patron des Films de Pierre qui avait déjà produit leur précédent documentaire sur la démolition de la tour Balzac à La Courneuve, leur a aussi fait rencontrer Pierre Bergé (actionnaire du Monde à titre personnel) quand ils cherchaient des sponsors pour Téléramadan. « Il leur a donné 5 000 ou 6 000 euros », glisse le producteur. Mehdi et Badrou y ont été, eux, de quelques centaines d’euros de leur poche.

« On a la chance de vivre très bien », disent-ils. Grâce aux « bons salaires d’Arte » pour leur Websérie « Vie rapide », grâce à France Inter qui s’est montré très généreux lorsque leur contrat n’a pas été renouvelé ou grâce, encore, à leurs « à-valoir d’écrivains ». Au Seuil, c’est une éditrice chevronnée, Elisabeth Samama, qui veille sur eux. Minute, le titre de leur fiction politique, sortira en janvier 2017.

Mehdi et Badrou présentent leur roman « Burn Out » (4:23)

Leur premier roman Burn Out (6000 exemplaires vendus), avait été sélectionné sur la liste du très branché prix de Flore, en 2015. La même année, lors de la fête donnée pour les 80 ans des éditions du Seuil, le PDG, Olivier Bétourné, n’en revenait pas de les voir aussi à l’aise : « Ils connaissent tout le monde ! »

Mehdi et Badrou avec leur ami l’acteur Souleymane Sylla le 15 septembre 2016.

Le père de Mehdi est ­illettré et chômeur, sa mère touche le RSA. Le père de Badrou exerce, en plus de ses activités d’imam, la profession d’agent d’entretien. Sa mère attend sa naturalisation depuis vingt ans, Badrou, lui, n’a obtenu un passeport français qu’en 2014. Mais en société, aucun des deux ne manifeste gêne ou agressivité. Ils sont devenus des « insiders » bien plus vite que beaucoup de leurs aînés, issus comme eux de l’immigration.

« Quand nous étions jeunes, notre principal problème était de pouvoir entrer en boîte. Eux, ils se tapent le fanatisme et le repli identitaire » Kamel Mennour

« Nous, quand on voyait un nom arabe sur un générique, on applaudissait tellement c’était rare », se souvient Mohamed Hamidi, l’un des fondateurs du Bondy Blog, origines ouvrières, agrégé d’économie puis cinéaste, génération « Marche des Beurs » qui croyait aux vertus de l’intégration. « En même temps, quand nous étions jeunes, notre principal problème était de pouvoir entrer en boîte. Eux, ils se tapent le fanatisme et le repli identitaire », fait remarquer Kamel Mennour, galeriste parisien réputé qui a commencé en vendant des lithographies au porte-à-porte. Mehdi et Badrou vont à chacun de ses vernissages.

Ils y sont comme des poissons dans l’eau, se sentent français jusqu’au bout des ongles. Et pourtant, ils ne veulent pas entendre parler d’assimilation. « Souvent, je leur dis : attention, ne vous excluez pas vous-mêmes d’une société que vos réussites contribuent à changer », raconte Mustapha Bouhayati, fils de paysans marocains, aujourd’hui conseil de la riche héritière des laboratoires Roche, Maja Hoffmann.

« Un appel à retrousser ses manches »

Après les attentats de janvier 2015, tous ces aînés ont cosigné une tribune dont Mehdi et Badrou avaient écrit la première mouture. « Ces morts sont les nôtres. Ensemble, soyons solidaires. Restons debout. » Par la suite, Mehdi a fait savoir sur Twitter qu’il n’était « pas Charlie ». « Ce n’était pas contradictoire, précise-t-il aujourd’hui. Notre tribune était un appel à retrousser ses manches, à agir. Pas une campagne publicitaire pour ce journal que je trouve islamophobe, et dont les caricatures sur la religion me choquent. »

Nassira El Moaddem (à droite), la nouvelle « patronne » du Bondy Blog, pendant la conférence de rédaction du mardi soir, dans les locaux à Bondy.

En juin dernier, les aînés du Bondy Blog ont passé la main et laissé les rênes à leurs cadets. Dont Mehdi et Badrou (ce dernier est au conseil d’administration). Leur amie, Nassira El Moaddem, a été portée à la tête du site. Elle est assidue au « couscous du dimanche » et contributrice de Téléramadan. Comme Faïza Zerouala, récemment embauchée à Médiapart.

« Nous sommes en train de former une intelligentsia. En face, ils ont bien Zemmour. Il nous faut nos Mohamed Ali, nos Malcolm X. » Houda Benyamina, réalisatrice

Sur les réseaux sociaux, toutes et tous font partie du même pack d’attaquants que Mehdi et Badrou. Leurs joutes les opposent souvent à la jeune garde du Figarovox (« le site d’opinions et de débats » du quotidien). Cathos triomphants contre musulmans désinhibés ? La bataille identitaire envahit la Toile jour après jour. Lors de la passation de pouvoir au Bondy Blog, Nordine Nabili, ex-directeur du site, aujourd’hui professeur de journalisme à l’université de Cergy-Pontoise, assure avoir exhorté ses héritiers à « rester ouverts et universalistes ». Pourtant, depuis quelque temps déjà, le site assume une ligne plus communautariste qu’à ses débuts.

« Notre communautarisme est seulement générationnel, répondent Mehdi et Badrou. Et il est moins fermé que celui de certaines élites. » Leur « grande sœur » Houda Benyamina précise : « Nous sommes en train de former une intelligentsia. En face, ils ont bien Zemmour. Il nous faut nos Mohamed Ali, nos Malcolm X. » La réalisatrice de Divines se définit comme une « combattante » dont le « travail est une prière ».

Comme nombre de ses camarades, elle se sent proche de « la spiritualité de Tariq Ramadan » mais son langage, modernité oblige, semble sortir tout droit de « Sex and the City ». « Certaines nanas jouissent par le vagin, d’autres par le clito. Pour le voile, c’est pareil. Qu’une femme le porte ou non, ça ne porte pas atteinte à sa dignité. » Mouloud Achour, surnommé le « ministre du cool », préconise lui aussi d’« apprendre à s’en foutre » et de « faire le switch » [sur le voile]. « La société dans laquelle on a grandi n’existe plus. »

Quand on l’interroge sur les risques de cet exercice de « dédramatisation », il assure qu’il n’est l’idiot utile de personne, et surtout pas des islamistes. Il suit sa ligne. Dès son premier « Gros Journal », il a fait jouer un sketch mi-rigolo mi-pédago sur le burkini (« qu’on se baigne en combi (sic) ou en sirène, où est le problème ? »), le lendemain, il a donné un coup de patte à Laurence Rossignol. Puis il a invité Edouard Louis – un ami de Mehdi et Badrou –, lequel a descendu en flammes les intransigeances de Manuel Valls. Ensuite, ce fut au tour d’Oulaya Amamra, l’actrice de Divines, d’être sur le plateau, tandis que deux jeunes membres de la Secte se voyaient offrir quelques minutes d’impro.

Leur modèle ? Les States

Un collectif ? Seuls les initiés en décryptent les contours. Tous ensemble, en tout cas, ils font circuler leurs idées. Ils tricotent leur relationnel, en font profiter ceux qui viennent après eux, revendiquant sans complexe leur networking (art du réseautage) et allant chercher l’argent là où il se trouve. Divines, comme bien d’autres films (sept à Cannes cette année), a obtenu un financement du Doha Film Institute, l’un des instruments du soft power qatari. Pourtant, se rassurent leurs aînés, parfois désemparés, cette nouvelle génération ne cherche pas son modèle au Qatar, mais aux States qui font miroiter le rêve de la réussite accessible à tous et la « liberté religieuse », comme on l’a vu après l’affaire du burkini.

Plusieurs membres du Bondy Blog ont séjourné aux Etats-Unis lors de voyages organisés par l’ambassade américaine qui affiche un vif intérêt pour les banlieues françaises et dont l’attaché culturel suit depuis longtemps les activités du média en ligne. Téléramadan vient d’ailleurs d’être exposé dans une galerie de Los Angeles, son édito traduit en anglais. Depuis longtemps, Harlem ou Hollywood font partie des destinations préférées de Mehdi et Badrou (qui y sont allés plusieurs fois en reportage) et de Mouloud Achour, qui a travaillé, jadis, pour MTV (« Ce sont les Américains qui m’ont donné ma chance. J’étais petit, gros, arabe. Ici, personne ne me voulait à l’écran. »).

Mehdi lors de l’avant-première du film « DIvines », discutant avec Jamel Debbouze et Mélissa Theuriau le 30 août 2016.

Tous trois aiment le mouvement Black Lives Matter, Martin Luther King et Spike Lee, mais aussi le business du hip-hop, les start-up, les self-made-men partis de rien dont l’un, Français installé à Los Angeles, vient de lancer une collection de vêtements inspirée des Kids. Tous trois vénèrent aussi les enseignements d’un autre compatriote, Ramdane Touhami, qui a construit à New York, tout autant qu’à Paris, Tokyo ou Séoul, une partie de sa fortune.

Cet homme d’affaires autodidacte – il a, entre autres, racheté d’anciennes marques de bougies (Trudon) ou de cosmétiques (Buly) – a pris, depuis quelques années, le trio sous son aile et leur serine, comme un mantra, que « tout est possible ». C’est ce riche entrepreneur qui assure la « direction artistique » de Téléramadan dont l’impression a été entièrement payée par l’une des plus grosses agences de communication mondiales, BETC. Tout est possible. Pierre Bergé mais aussi Agnès b ont accepté de soutenir la revue. Vincent Bolloré et les nouveaux dirigeants de Canal + non seulement n’ont pas tenu grief à Mouloud Achour de ses prises de position mais l’ont propulsé dans la case la plus prisée des publicitaires, l’avant-soirée. Tout est possible. Parce qu’une nouvelle génération, et donc un nouveau marché, est en train de naître ? Vive la dissolution des crispations identitaires dans le capitalisme ?

En attendant,@Marcelin Dschmps est mort. A la mi-septembre, quelques jours après son premier rendez- vous avec M Le magazine du Monde, Mehdi a effacé tous les messages de son double. Il tweete désormais sous son vrai nom. Et s’il s’autorise de temps en temps quelques vacheries, elles sont sans commune mesure avec les « pulsions » de Marcelin. Badrou, qui les relayait parfois sur son propre compte, a aussi fait le ménage. Les Kids n’en finissent pas de grandir.

Marie-France Etchegoin

Lire aussi (abonnés) : Mehdi et Badrou, denses avec les mots

Le Monde

 


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