En quelque sorte, il s’agit d’un conflit emblématique, car l’affaire i-Télé est un concentré de tous les maux qui rongent actuellement la presse ou qui la menacent. On peut y lire toutes les dérives auxquelles conduit l’asservissement de la presse par les puissances d’argent : le mépris de l’honnêteté et de l’indépendance de l’information, comme le manquement aux règles éthiques ou aux principes d’exemplarité publique les plus élémentaires. Mais on peut y lire encore beaucoup plus que cela, et notamment la consanguinité stupéfiante qui existe entre le pouvoir politique et les milieux d’affaires.
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L’affaire i-Télé n’est donc pas une caricature du système dans lequel les médias français ont été progressivement aspirés ; elle en est la quintessence. Déjà, dans mon livre Main basse sur l’information (Don Quichotte), paru en septembre, j’avais tiré le signal d’alarme, soulignant que le rachat de toute la presse française par une poignée de milliardaires risquait de renvoyer le pays aux temps détestables de la presse déshonorée de l’entre-deux-guerres, celle du Comité des forges (lire à ce sujet mon billet de blog L’abominable vénalité de la presse française). Nous y voilà ! Avec Vincent Bolloré, voici que la presse est entraînée vers le fond. Jusque dans les bas-fonds !
Des méthodes insupportables de Vincent Bolloré, on connaissait déjà beaucoup. Il y a d’abord eu, à l’été et à l’automne 2015, la remise au pas de Canal+, avec le bâillonnement des Guignols, l’éviction violente de la plupart des cadres et animateurs qui avaient fait le succès de la chaîne cryptée et surtout une cascade de censures, dont celle révélée par Mediapart : la censure du documentaire sur les systèmes d’évasion fiscale du Crédit mutuel, dont le PDG de l’époque, Michel Lucas, est un intime de Vincent Bolloré (lire A Canal+, Vincent Bolloré censure un documentaire sur le Crédit mutuel).
En ce mois de septembre 2015, Vincent Bolloré commet donc une violence spectaculaire à l’encontre des journalistes d’i-Télé : patron d’un groupe qui s’est construit sur les décombres du capitalisme colonial français, autour de la banque Rivaud (l’ex-banque du RPR et de la Françafrique), lui-même catholique ultraconservateur, il place à la tête de la rédaction un jeune homme qui n’a aucune expérience professionnelle et qui navigue dans une mouvance intellectuelle qu’il affectionne : la droite rance. En réalité, la greffe ne prendra pas, puisque Guillaume Zeller ne restera dans ces fonctions qu’une petite année, mais l’intermède confirme les méthodes que ne répugne pas à employer Vincent Bolloré pour mettre une rédaction à genoux.
À genoux ! L’expression n’est en rien exagérée. En témoigne un autre incident qui survient au mois de juin 2016, quand la Société des journalistes (SDJ) d’i-Télé rencontre le nouveau directeur promu par Vincent Bolloré à la tête de la chaîne, un dénommé Serge Nedjar. De lui, Le Monde dresse à juste titre un portrait ravageur : « Le patron d’i-Télé incarne à la perfection ce que dénoncent les journalistes de la chaîne (…) : la mainmise de Vincent Bolloré et une déontologie discutable. » Et le quotidien ajoute : « Après des débuts à la régie publicitaire du Matin de Paris, puis chez VSD, Serge Nedjar entre dans le groupe Bolloré en 2006, où il participe au lancement de la chaîne D8 puis à celui du quotidien gratuit Direct Matin, dont il devient le directeur. Il s’y fait la réputation d’un manageur musclé toujours au service des intérêts de son actionnaire (…). À Direct Matin, il dirigeait le titre en même temps que la régie publicitaire. Un mélange des genres qui rendait à dessein les frontières poreuses entre annonceurs et contenus. Il fait la même chose à i-Télé, où il cumule depuis le départ de Zeller tous les postes de direction. Il continue aussi de diriger Direct Matin, dont les équipes rejoignent celles d’i-Télé pour constituer une “News Factory”. »
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A suivre sur Médapart
