Déconstruire la mythologie de l'unité nationale

Dans le carcan de l'unité nationale

En Guinée, la nébuleuse de l’unité nationale fonctionne comme une schizophrénie. La hargne de l’unité à tout prix est  à la mesure de la tribalisation de l’état qui elle-même s’accentue en crescendo avec la corruption économique. La course vers les prébendes  des factions de prédateurs se joue par tribus interposées.  Plus la machine politique est en porte-à-faux avec  les aspirations  à l’égalité des chances des citoyens, plus les tenants du pouvoir se proclament investis de la douteuse mission de défendre une unité qui n’existe que comme alibi de leur pouvoir.  La machine de l'unité nationale est une fin en soi stationnée  dans un garage infertile à la culture démocratique. La notion de citoyens  est incompatible avec la massification que la machine impose ainsi que de son  besoin de secréter des ennemis pour survivre. La  machine  vit  de la mobilisation des esprits dans des positionnements simplistes de «nous, les bons » contre les « autres, les méchants » qui sont tout ce que les pouvoirs jugent opportun de combattre. Elle sape la possibilité de penser différemment la notion de nation et  d’aider différemment le pays. Les adversaires politiques ne sont que des « traitres », des « apatrides » « complotant »  contre « l'intérêt supérieur de la nation». 

 

Le faux sacerdoce de  défense de l’intégrité nationale condamne les tenants du pouvoir  à des incohérences et à des décalages aberrants entre langage et pratiques politiques.  Exemple, le PDG.  Après avoir  jeté le masque et officialisé la tradition de division et de singularisation ethnique, le parti n’en continua pas moins, jusqu’à la fin fatidique, de se  proclamer  garant de l’intégrité de la nation et champion de  l’union africaine.  Les pouvoirs qui suivirent abritèrent leurs carences et leurs crimes sous la même férule de l’unité forcée et  la même bannière de cohésion absolue. Dans cette trame du   «nous» opaque, toute  dénonciation de la politique du gouvernement est une absurdité ou un crime.  Si elle vient de l’étranger, elle est sûrement un relent néo-colonialiste ou paternaliste envers l’Afrique.  La dignité  chatouilleuse et à fleur de peau de la « liberté dans la pauvreté » est enduite d’une ingratitude maladive ; celle de ceux qui tendent la main  à l’étranger  tout en refusant les leçons de démocratie qu’on leur donne.

 

Les  critiques venant de personnes appartenant à d'autres ethnies résonnent dans le vide; il n’en reste que  l’écho d’un contenu filtré par  le prisme de l’ethnie.  Quant les gouvernants refusent d’admettre que la diaspora grandissante  est la marque de leur faillite, ils lui appliquent la même  condamnation. Peu  importe qu’Alpha Condé en ait été un membre, la diaspora guinéenne est la cible privilégiée des gouvernants. Bien qu’étant le  dernier rempart contre la banqueroute économique du pays de par ces contributions financières, la diaspora est disqualifiée  d’emblée de toute compétence de juger des faits car elle est « déracinée », « opportuniste » et « apatride » ;  pour avoir préféré  les bonheurs suspects de l’étranger à l’enfer de la patrie.

 

Dans ce carcan, un drame se joue au sein de l’ethnie du président en exercice. Les rares personnes critiques  sont perçues comme des égarés souffrants d’une maladive incompréhension des « réalités ». Avec le  risque d’excommunication de la secte ethnique, les intellectuels  de l’ethnie du président en exercice en arrivent - quand ils ne s’embarquent  dans le train du clientélisme économique ou du  zèle criminel - à se terrer dans un silence complice. Comme par miracle, ils perdent subitement leur capacité de discernement  et leur  verve. Ils  ânonnent  des  prêchiprêchas  insipides invoquant tout sauf la justice : patience, amour,  fraternité et autres idioties de «réconciliation  nationale »

 

L’état ethno-fasciste profite de ces léthargies pour s’absoudre  de toute responsabilité. Les  crimes  par lui commis sont une affaire de châtiments de famille, contre des citoyens polissons.    Les moindres revendications de réaménagement ou de dissolution de l’étouffoir national, conduisent l’ethno-fascisme à monter au créneau pour agiter le spectre des pogroms ethniques et des guerres de sécession.  Il veut faire oublier commodément qu’à travers l’histoire, c’est l’unité forcée et son corollaire, l’exclusion, qui ont toujours entrainé les pogroms et les conflits ethniques. Les scissions  et les différends étant considérés comme une honte de famille, l’état   renonce à son devoir d’arbitre des conflits inhérents à toute société pour se draper dans le rôle de garde-chiourme  des geôles de l’unité. Conscient de son imposture et pour mieux s’agripper sur les rênes du pouvoir, il  est prompt à brandir la menace externe de «complot permanent » et de «sabotage »  pour refuser de prendre la responsabilité de l’échec.  Au nom de  l’unité,  le gouvernement piège le discours politique. L’opposition, en passe permanemment d’être accusée du péché suprême d’attentat à  la patrie, se croit tenue d’encenser la fictive unité. A la moindre crise, les tenants du pouvoir soufflent sur les braises du  nativisme et questionnent la légitimité de certaines populations. En plus des ethnies, l’état divise les citoyens en  plusieurs  autres sous-catégories : autochtones, envahisseurs, vrais propriétaires des terres, occupants,  spéculateurs, tricheurs, spoliateurs etc.   Cette insidieuse discrimination fait  fi de l’histoire, des courants migratoires et des brassages millénaires, de l’émergence et de l’extinction des empires ; elle crée et entretient une  psychose de xénophobie au point de  demander que l’on boute au dehors et vers un vague et mythique orient ceux qui « sont venus récemment ». 

 

Le malentendu de la nation conçue comme entité romantique et uniforme enlise les populations dans un carcan conflictuel où le citoyen ne peut intégrer ses appartenances multiples (lignagère, ethnique, régionale, nationale et  internationale etc.) sans être perçu comme un danger.  Ce malentendu est la source  des complexes identitaires refoulés des dirigeants guinéens ; il explique  largement leurs incohérences d’apôtres de l’unité de la nation durant le jour et de sorciers de la phobie ethnique et du complot durant la nuit. En dépit des préjugés favorables dont  tous les présidents  guinéens ont joui au début de leur règne, ils ne purent venir à bout de l’emprisonnement ethnique dû au refus d’admettre que la nation est diverse. Une telle admission aurait montré que  l’existence d’entités régionales puissantes et  autonomes est non seulement une garantie de progrès mais aussi le pilier de la démocratie.  La conséquence est un système fertile à la succession d’autocrates qui réécrivent  l’histoire de la coexistence  des groupes ethniques de la  Guinée  selon leurs besoins et embarquent dans leur aventure des  franges de la population  qui croient trouver en eux des porte-voix de leurs aspirations. Il serait erroné de croire que la dislocation de la nation tient au faible niveau d’éducation des dirigeants ou  de leur douteuse moralité. C’est plutôt  la nature concentrée du pouvoir politique et administratif qui rend la Guinée vulnérable au noyautage par des groupes de crapules ou d’opportunistes. S’il  suffit de prendre la radio pour se proclamer chef de la nation, une telle tare procède de  l’érosion des  contre-pouvoirs que sont les régionaux.  La correction de cette fragilité demande  un effort volontariste de réaménagement institutionnel avec comme premier pas, l’abolition de  la centralisation de l’administration et la concentration outrageuses des pouvoirs  qu’elle entraine.

 

Depuis l’indépendance, des commis de bas échelons  sont nommés par décrets ou arrêtés ministériels dans des régions dont ils sont étrangers aux coutumes et à l’histoire. La double erreur de l’ignorance et de l’arrogance du pouvoir les condamne à l’incurie. Les pouvoirs locaux qui devraient supporter  les projets des communautés  sont réduits  à  du symbolique et du protocolaire, incapables de résoudre les  problèmes réels des citoyens : écoles,  voiries,  santé publique. Les préfets, les gouverneurs et les inspecteurs  nommés par décret ont plus de privilèges que les élus. Ces derniers, tributaires des contributions fiscales centrales se sentent plus redevables à l’état qu’aux citoyens. Ils finissent par ce comporter comme des fonctionnaires avec pour souci principal de plaire à l’administration et, de ce fait, trahissent leur vocation de représentants  de leurs électeurs. 

Les autonomies régionales restent le remède contre  les sérieux risques de chaos que cette forme aberrante de centralisation impose en Guinée. Les autonomies  rendraient les instances locales responsables de leur  prospérité économique et de leur épanouissement culturel. La proximité des  gouvernants offrirait  aux administrés la possibilité de contrôler les pouvoirs locaux et de les influencer. En même temps, un pouvoir de type confédéral serait un recours contre les risques d’abus et de clientélismes locaux. La mise en place de ces mécanismes d’autonomie n’a pas besoin d’une refonte des frontières actuelles. Des mesures concrètes telles que l’embauche de fonctionnaires municipaux et régionaux payés par des impôts locaux, captés et retenus  à la source et orientés vers les investissements locaux représenteraient l’amorce d’affranchissement des régions du dictat du gouvernement central.

Toutefois, pour ne pas que ces mesures soient de  simples aménagements techniques et fiscaux, sources d’abus et de guéguerres politiciennes stériles, elles doivent faire partie  d’une stratégie plus large et à  plusieurs volets.  Cette stratégie commence bien entendu par la levée du tabou  sur  les questions d’autonomie, de séparation  régionale, de dissolution des frontières et  de leur recomposition.  Au minimum, la stratégie devra se fonder sur deux axes. Le premier des axes  est celui du renforcement des pouvoirs des organisations sous-régionales avec pour  projet, la recomposition graduelle des nations actuelles et la restauration des aires culturelles historiques comme fondement des  gouvernements confédéraux.  Le deuxième axe devra opérer à l’intérieur des frontières actuelles avec des dispositions constitutionnelles qui garantissent explicitement les prérogatives des pouvoirs régionaux et locaux. Pour  être viables, ces dispositions devront être plus que de simples découpages administratifs et territoriaux. Les colons et les régimes d’après l’indépendance se  sont adonnés à ces rapiéçages avec les résultats qu’on connait. Les garanties de succès sont de tenir compte des contextes culturels et des alliances historiques pour restaurer les fondations des régions. Il sera nécessaire de donner aux pouvoirs locaux l’option d’opter pour l’autonomie ou l’alliance avec d’autres régions à l’intérieur d’un ensemble confédéral. De telles dispositions devront être assorties de protocoles rigoureux de consultations démocratiques avec des mesures telles que les  référendums doubles, des super majorités, des périodes de rémission et les  auspices des  pouvoirs confédéraux et internationaux.  Des régions d’un pays donné devraient pouvoir se soustraire des  pratiques délinquantes  qui seraient instaurées par  un gouvernement. Exemples de telles pratiques sont  l’exclusion communautaire, la discrimination patente, le coup d’état électoral ou militaire, la violation ou l’abus de la constitution, la prévalence de la prévarication économique, la dévolution monarchique du pouvoir ou toutes menaces de pogroms ou de génocide contre une communauté donnée à l’intérieur de la nation.

                De telles perspectives soulèvent naturellement des questions de droit et de cadre de débat.  Elles demandent un réapprentissage de l’histoire et des cultures en vue de rectifier l’une  et contribuer à  la renaissance des autres.  La complexité de l’effort ne doit en rien  décourager la recherche de solutions de sortie des carcans actuels dont l’existence n’est pas seulement génératrice de misère mais, plus dangereusement, de chaos. Il aura fallu aux États-Unis  183 ans (entre l’union des 13 premières colonies et l’entrée dans la fédération du dernier état en 1959) ainsi qu’une guerre civile meurtrière pour se consolider dans sa forme actuelle. Les premiers mouvements de fédéralisme taxés d’utopiques se heurtèrent à des oppositions  véhémentes. Le tissu institutionnel américain, résultat de ce cheminement, est caractérisé par le constant tiraillement - soigneusement entretenu du reste- entre les prérogatives des états et ceux du gouvernement fédéral. A l’intérieur des états, les gouvernements locaux  avec les taxes d’habitation et du foncier, gèrent  les services  des citoyens : écoles, universités municipales, voiries, gestion de la flore, des  routes, des parcs, du cadastre  etc.  Le mécanisme repose sur un système d’imposition multiple, de subventions  des infrastructures interétatiques, de redistribution des revenus fédéraux pour corriger les disparités régionales. La  distinction entre les privilèges des états et du gouvernement fédéral est  un débat permanent avec la justice comme clef de voûte.  Ce sont là les piliers qui maintiennent la vitalité de la démocratie américaine et en corrige les excès mercantiles et militaristes.

 

L’exemple américain peut inspirer ou pas. Toutefois, les intellectuels et dirigeants du continent africain ne feront pas l’économie d’examiner en profondeur les fondements et les potentialités des fédérations africaines comme moyen  de sortie du marasme de plus de 5 siècles du continent.  Un tel examen doit faire l’objet de débats sans complaisance et sans tabous. Des études  rigoureuses des perspectives  et des  avantages à escompter ainsi que des analyses des risques encourus et des moyens de les gérer sont indispensables. On peut penser à des instituts spécialisés, dans ou en dehors des universités, pour initier et conduire de telles recherches. Ces cadres offriraient la sérénité nécessaire aux débats féconds et à l’examen critique des idées avant qu’elles ne soient  transposées sur les terrains politiques. 

                 Après une étude critique des avatars de la mythologie de l’unité nationale en Guinée, nous nous attacherons dans les dernières livraisons de cette série, à élaborer sur  quelques  paradigmes, notamment culturels, qui participent à une telle  exploration.

Ourouro Bah

A suivre – Partie 3 :   Les avatars de la mythologie de l’unité nationale

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