ODE POUR UN MARTYR : A EL Hadj Mouctar Bocoum
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le samedi 12 décembre 2015 00:19
- Publié le vendredi 11 décembre 2015 09:40
- Écrit par Saïdou Nour Bokoum
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Je reviens de Dinguiraye, ville sainte, ville d'un dépôt sacré, en passe de devenir un Dépotoir. En attendant d'y revenir dans mon "Cahier d'un routard", voici trouvé entre deux traverses des rails de la mémoire en faillite, une pépite qui fut piétinée par l'indécrotable canaille. Il y a sept ans donc, presque jour pour jour, poussé par les féaux de Dajjal, Mouctar faisait l'ultime saut de l'ange.
« Celui qui meurt dans la pure innocence est un martyr » (El Hajj Mouctar Bocoum, source Trad. musulmane).
Mouctar, tu aurais pu aussi bien t’appeler Momo Wandel,Bouba Pessè, Fodé ContéOu Marcellin Bangoura, Pivi, Kendéka..
Tous artistes à qui il ne restait plus qu’à menacer D’aller planter leurs lits au cimetière
Rien n’y a faitComme Bassamba éminent cadre banquier
Qui contrairement à SassineN’a pas encore fini de trinquer
De se lasser de voir boire sa vie par la mal-vieOui,
Mouctar mon ami mon frèreDis-moi comment taire
Cette colère qui me taraudeAu risque de fracasser mon âmeC
ontre la muraille de l’Empire
Du Maître de Puissance
Qui vient de t’envelopper dans son EssenceAu bout d’un long et « triste petit matin »(1)
Qui dura plus d’une semaine
Une descente aux enfersTu t’es remis à t’alimenterAuparavant ta respiration chantonnait«
Un prêté pour un rendu! »En entrant en clinique porté
Par le petit MouctarL’orphelin que tu avais adopté
Et porté comme une âme-sœur
Tu ignorais que l’on t’avait mis une sonde
Comme lui ton nom que tu lui avais donné
Qu’il portait aussi comme une sonde
Orphelin rejeté du monde
Qui n’a que faire des rejetons de ce monde
Oui, à dix-huit heures tout allait mieux
On allait enfin dénouer ce misérable nœud
Qui t’empêchait de goûter les mets
Que tu rendais aussitôt déglutis.
A vingt heures tu rendais l’âme.
A Paris autour de minuit le téléphone sonne
De Conakry à cette heure
On vous bip pour des banalités O
u alors on vous annonce Le Décret de la fatalité
Quelqu’un est passé de l’autre côté du néant
Tu fus de la promotion des premiers
Qui furent les derniers Ceux à qui on a promis de gérer ce pays
Tu as choisi l’exil après huit mois de camp Boiro
Les années 60, 70, comme tous les exilésTu as galéré et atterri à la B.A.D.
Combien de jeunes fuyardsTu as abrités, nourris à Adjamé..
A Conakry quand ce fut l’ « Ouverture »
Tu as sauté avec armes et bagages
Dans un magbana, en disant ouf, « bolibana! »
C’était le début de la Fermeture
Quand ton petit camarade
Qui t’avait laissé en rade
Dans la tourmente des eaux
De l’errance océane
Oui ton petit camarade
Devenu plus tard Phiraouna
T’a annoncé la bonne nouvelle.
Il avait besoin de toi dans l’antre
Où l’on danse sur les louanges sataniques
Du maître de ce bas-monde
Le pendant de la communion des saints
Où les magiciens de Phiraouna
Dansent en chantant
“In God we trust”
Là il a fait avec toi
Comme Pharaon avec Annabi Moussa:
Te faire admettre l’immonde attestation
Que lui Phirouaouna
« Il est dieu et roi de ce bas-monde »
Qu’il ne souffre pas de contradiction
Or je t’ai connu ennemi des contorsions morales
Longtemps avant que tu ne te retires
Dans la sublime contraction solitaire du moi uni au Soi
De l’autre côté de la « transcendance de l’ego »(2)
Libéré des pugilats illusoires
Entre le pour-soi et l’en-soi
Tu ne pouvais que danser à contre-temps
Tout en disant aussi
“Yes in God we trust”
Tu avais l’outrecuidance de préciser“
But He’s neither green nor yellow”
« Mon Dieu est le Maître de l’Orient »
« Qui peut faire lever le soleil de l’Occident »!
Alors il crut pouvoir te précipiter dans les ténèbres
Tu en fis une chute libre de tout déshonneur.
Chef de service, assistant
Tu t’es retrouvé à la documentation
Minable euphémisme qui fit de toi
Un rat des archives pour ranger et chiffrer « Jeune Afrique », « Le Lynx »
Et je ne sais quelle autre feuille de choux.
T’ayant définitivement chapitréIl crut Phiraouna que pour toi
Fini la manne et la caille
Cela jusqu’à ta retraite.
Pendant que la canail
le creusait le gouffre
De nos finances en s’en mettant plein les entrailles
La retraite?
Au diable la racaille!
Moins de cinquante euros tous les trois mois
Tu as voulu démissionner.
Nous n’avons pas eu de peine à t’en dissuader.
Tu as fait mieux.Un jour tu m’as dit
« Il y a longtemps que j’ai pardonné à Phiraouna ».
Après tout il avait mis de l’ordre, du tempo
Dans les rites sataniquesOù l’on transforme l’argile des courbettes
En cette substance mordorée qui brille
Comme cet or qu’on pille et que l’on empile
Dans les caves insatiables de ce bas-monde
Où grouillent tant de viles mines
Apres aux gains illicites
Tu es allé à La Mecque
Choisi par la loterie humanitaire du personnel
J’avais peur pour toi
Tu n’avais « plus que les os et la peau »
Comme ce cheptel sahélien
Qui refuse l’herbe grasse
Surgie du fumier des entrechats et « couchats » (3)
De nos bureaux animés du tintamarre des pots-de-vin
Oui j’avais peur, tes jambes ne te suivaient plus.
Au début de ton séjour au Hajj
Tu as perdu tout ton pécule
Des âmes bien nées dont l’ambassadeur d’alors
Qui a donné le ton
Ont eu des gestes de solidarité
Le miracle du Hajj a fait le reste
Dès que tu es revenu
Tu t’es fait bâtir une grande maison
Agréable et simple où tu passais le temps
A te rapprocher de ton SeigneurAujourd’hui
Il t’a rappelé à LuiTu as pardonné à Phiraouna.
Ce n’est pas que j’aie la rancune tenaceVoilà je n’ai pas encore comme toi
Humé le parfum de la sainteté
Et hélas ou heureusement
Il y a des conditions au pardon
Ce qui n’est pas refus de l’abandon de la haine
Elles sont trois ou quatre
Dans la tradition musulmane
Reconnaître sa faute
Promettre de ne plus recommencer
Naturellement demander pardon..
Adossé aux pieds vermoulus
De nos hôpitaux et cliniques privées
Portails de mouroirs, de centres de transit
Vers les dépotoirs du siècle
Lever les bras au ciel
S’en remettre au Tout Puissant
Avant le saut hors des latrines
Et du néant de ce mondePour disparaître dans les lettres lumineuses
Inscrites comme un sceau ineffable
Par les Mains de l’Etre
Avant dire ceci qui n’est ni menace
Ni cri de haine et de vengeance
Mais petit rappel de l’Histoire
Chant d’espoirVous ne perdez rien pour attendre
O vous caïmans de la mort rouge
La jeunesse éternelle qui veilleAura votre peau de crocodiles!
Mouctar et toutes les autres victimes
De ce pays devenu Empire du martyre
Puisse Le Tout Miséricordieux accueillir
Votre repentir en vous accordant Son Naîme!(4)
Amîne
Notes
(1) Cahier d’un retour au pays natal Aimé Césaire éd. Présence africaine
(2) J-P Sartre 1965 éd. Vrin
(3) pot-de-vin en « français de Moussa », Côte d’Ivoire
(4) Agrément divin
El Hajj Saïdou Nour Bokoum
