«Le Messie du Darfour», roman pour le Soudan
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le dimanche 2 octobre 2016 21:28
- Publié le dimanche 2 octobre 2016 21:22
- Écrit par Par Pierre Benetti
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Il faut du courage pour témoigner d’une guerre et nommer ses responsables, de même qu’il en faut à celles et ceux qui dénoncent leurs agresseurs et racontent ce qui leur est arrivé. Il en faut aussi pour faire un roman qui parvient à reconstituer le contexte dont il est issu, qui constitue sa chair même, et qui réussit dans le même temps à le dépasser pour créer un entre-deux où ni la réalité ni la fiction ne l’emportent totalement, pour faire entendre les subtilités de sa langue, mener son lecteur à une empathie profonde pour ses personnages. Le Darfour, cette région à l’ouest du Soudan où se déroule l’action, est pourtant si loin, la guerre qui y sévit depuis 2003 si complexe et si brutale.
C’est la première fois qu’un roman d’Abdelaziz Baraka Sakin (lire entretien page suivante) est traduit en France. Né en 1963 à l’est du Soudan, il est l’auteur de plusieurs livres qui circulent « sous le manteau » dans son pays, c’est-à-dire, à l’heure numérique, sous format PDF.
Le Messie du Darfour ressemble à un conte venu de très loin, où la modernité de la guerre, avec ses armes automatiques et ses hélicoptères, continue de mettre les hommes devant leurs responsabilités plus anciennes, plus profondes, vis-à-vis d’eux-mêmes, de leur terre ou de ceux qui les ont précédés. Au terme d’un impressionnant parcours de la généalogie sociale d’un des deux soldats, issu d’une lignée d’esclaves, le récit conclut : « Il savait bien que son jugement était sévère, mais il n’avait pas le choix, il ne pouvait approuver ou se montrer neutre, car l’Histoire n’était faite que des observations consignées par les hommes, et l’on a le droit en tant qu’humains de ne conserver de l’Histoire que ce qui nous concerne, on a le droit aussi de ne pas croire ceux qui l’écrivent, il n’y a pas de vérité absolue dans ce qui est consigné, rien n’est plus vrai que ce que l’on voit de ses propres yeux, ce que l’on ressent, ce pour quoi on souffre tous les jours, voilà le malheureux héritage laissé par l’esclavage. »
Il n’est pas sûr que ce roman lutte contre ce qu’un autre personnage appelle « la schizophrénie du spolié, qui ne parvient à appréhender qu’une partie de la réalité, qu’une partie des faits, et qui donc ne remplit qu’une partie de son devoir ». Le Messie du Darfour, au contraire, est un roman subversif et scandaleux, car il refuse justement le principe d’équité envers les différentes parties. Tous les hommes qu’on y rencontre sont engagés dans un monde de violence, certes ; néanmoins, seuls certains d’entre eux sont contraints de ne penser « qu’à une chose : se venger ou déserter ». Non pas qu’Abdelaziz Baraka Sakin soit binaire dans sa description très fine de la guerre, où la sécheresse de ton et même parfois l’humour la mettent à distance pour mieux la faire voir, mais il a résolument choisi son camp. Il se place du côté de ceux qui ont perdu les leurs, ceux qui refusent de tuer. Il vilipende les autres qui sont rémunérés pour le meurtre, le viol et la torture, en particulier les miliciens janjawid, auxiliaires de l’armée soudanaise recrutés dans les pays voisins. Il parle au nom d’un pays qui souffre depuis trop longtemps de la violence armée et des intérêts stratégiques, mais aussi de positions morales faibles, telle celle qui veut que « le responsable des péchés et des fautes commis en temps de guerre, c’est celui qui donne les ordres, pas celui qui les exécute ».
Héritier d’origines darfouri et tchadiennes, Abdelaziz Baraka Sakin incarne, avec son prophète imaginaire, la diversité culturelle et linguistique du Soudan. C’est aussi un écrivain qui n’hésite pas devant quelques digressions historiques sur son pays. Agréablement menées, elles n’entravent en rien le récit, elles intègrent ce qui arrive aux personnages affligés par de nombreux deuils. Ils ressemblent en cela aux nombreux jeunes exilés qui parcourent aujourd’hui les rues de Paris dans l’attente d’un asile. En l’absence de leur parole ou de celle de leurs compatriotes restés au Soudan, on peut remercier un traducteur, Xavier Luffin, d’avoir fait connaître au public francophone ce romancier de l’oppression. Espérons que ses autres livres sortent du manteau où ils sont cachés.
Par Pierre Benetti
