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Catégorie : Champ libre pour
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Mis à jour le dimanche 29 mars 2015 13:28
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Publié le dimanche 29 mars 2015 13:25
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Écrit par Saïdou Nour Bokoum
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La table est immense et l’écrivain petit. Sonallah Ibrahim ressemble à son écriture : sec, nettement dessiné, sans fioriture. L’ironie est en prime, et de fait, il a déjà l’œil qui frise en attendant la question, l’inévitable question.
Donc : pourquoi, quatre ans après la place Tahrir, deux ans après la prise de pouvoir par le général devenu maréchal Sissi, l’un des écrivains égyptiens majeurs, l’un des plus traduits et des plus respectés, aussi, toujours en prise sur la réalité sociale et politique, publie-t-il un roman du type autofiction qui ne parle aucunement du Printemps arabe mais de l’hiver socialiste à Moscou, soit la période brejnévienne, dite de glaciation ?
Sonallah Ibrahim ne dit pas « printemps arabe ». Il dit révolution, c’est moins saisonnier. Premier point, et il aime beaucoup les réponses en trois points, qui peuvent éventuellement devenir six. À un moment, il se sentait vieillir. « J’ai eu envie de transmettre mon expérience aux générations suivantes. J’avais toutes ces notes sur 1973, sur ce pays, la Russie, dirigé par une gérontocratie. Et ça m’a excité. Ce que l’on voit, au final, c’est que les révolutions peuvent échouer – c’était le cas de l’URSS – mais que l’idée révolutionnaire, elle, reste vivante. Que rien, jamais, n’est acquis avec la révolution, et cela vaut pour toutes les époques, n’est-ce pas ? »
Octogénaire d’ici trois ans, Sonallah Ibrahim n’aime pas beaucoup plus le « générationnel » que les « printemps ». « Le désir de changement peut être ressenti par tous. Bien sûr que la jeunesse dominait place Tahrir, mais pour les gens de mon âge, c’est forcément plus compliqué, physiquement, déjà. »
N’empêche, alors, il a quitté son modeste appartement d’Heliopolis pour rallier le centre-ville, enthousiasmé, disant alors que cette « génération Facebook » dont il attendait peu l’avait scotché. Lui, qui ne donne pas dans l’occupation médiatique, a alors écrit pour la presse occidentale. Car on s’est tourné vers cet écrivain estimé et intransigeant, emprisonné sous Nasser avec des centaines d’autres communistes, opposant indéfectible et caustique, pourfendeur de Moubarak et de la politique américaine. Dont la toute première œuvre, Cette odeur-là, saisie par les autorités avant même d’être diffusée, est aujourd’hui étudiée dans les universités américaines, et on le lisait encore le mois dernier à la Maison de la poésie. Ce bref récit incisif, Le Caire couleur de poussière, relate la sortie de prison du narrateur comme un enfermement d’un autre type, une quête amoureuse aussi déceptive que du Houellebecq (trente ans plus tôt), l’attentisme et le découragement militant.
Sonalla Ibrahim le dit dans la postface, il lui avait alors fallu trouver « sa voix ». Les années de prison et de lectures, les discussions autour du nouveau roman, et surtout l’influence de deux auteurs, Hemingway et Yahya Haqqi, le construisirent comme écrivain, aux antipodes des clichés attachés à la littérature arabe, fleurie et métaphorique en diable. « Je visais une écriture objective, économe, sans bavardage, rien de joli. À l’époque, dans la littérature arabe, parler du viol, de la relation avec une prostituée, c’était nouveau. Ensuite, d’autres éléments sont venus s’ajouter, l’irruption du documentaire dans l’écriture romanesque, la force du faits divers, par exemple. L’ironie, aussi. Notre situation était tellement lamentable que la dérision était indispensable. »
On ne peut pas tout à fait écrire que Sonallah Ibrahim est à contre-courant : c’est plutôt qu’il suit les siens, de courants, littéraires et politiques, en irréductible. Moubarak aurait dû s’en souvenir, lorsqu’en 2003, il lui a fait décerner le « prix du Caire », prestigieuse récompense littéraire, très richement dotée. Séduit ce que tu ne peux réduire ? Oh, Sonallah Ibrahim vint, devant les caméras, chercher sa récompense…
À peine à la tribune, il partit dans un réquisitoire affûté contre le régime et refusa le prix donné par un gouvernement auquel, dit-il, « il ne reconnaissait aucune légitimité ». Il repartit sans prix, mais applaudi par une Égypte plus coutumière des arrangements avec le pouvoir que de l’intégrité.
Se souvient-on encore des « pays frères » lointains, en Afrique, Amérique latine, dans les pays arabes ? Dont l’université de Moscou accueillait les étudiants ? Lorsqu’on ouvre Le Gel, premières pages dans cet Objetichie, foyer pour étudiants venus de partout, avec pancarte de toile proclamant qu’on exécute le plan et en avant vers le communisme, on peut être d’abord saisi par une sorte de nostalgie : oui, il y avait cela, tout de même. C’est beaucoup moins certain quand on referme le livre.
Dans Le Gel, on arpente beaucoup les couloirs peuplés du foyer, où l’on vit à trois par chambre derrière les épais doubles-vitrages. Chacun cherche en permanence sa chacune, et inversement ; on permute souvent. Les basanés de tous horizons se côtoient, et même parfois s’aiment. On est alors loin des rues de Moscou aujourd’hui, où l’on en croise si peu, de ces basanés, le Moscou des agressions racistes et des étudiants laissés sur le carreau.
« Nous, les étudiants étrangers, étions des privilégiés, nous vivions mieux que le Russe moyen. Nous avions des bourses, nous pouvions acheter dans les beriozka [magasins réservés] avec des devises des choses que l’on ne trouvait pas ailleurs. Alors après, il y a eu rancœur accumulée. Et puis : ils ne connaissaient rien, les Soviétiques ! J’avais un ami soudanais très grand, dans la rue les gens prenaient peur et les vieilles femmes se signaient. Lorsque Khrouchtchev avait invité Nasser chez lui, son fils a pris peur, répétant "negro, negro". Derrière l’internationalisme de façade, c’était un pays où les gens ne savaient rien du monde, il y avait une totale méconnaissance de l’Autre »…
Vingt pages, quinze nationalités se frôlent, se parlent (en russe, avec anglais à la rescousse), se désirent, se côtoient. Tous se débrouillent avec le système abracadabrant d’achat dans les magasins soviétiques, deux objets, trois queues pour en acheter un.
Le narrateur, un peu plus âgé que la moyenne (les années de prison nassérienne avant la bourse nassérienne d’études pour une thèse), découpe et colle obsessionnellement des coupures de presse sur la guerre des Six Jours. Sur le monde, là-bas. On arrive souvent de pays sous dictature ou à tout le moins pouvoir autoritaire, mais on parle plus souvent musique et fringues, le regard tourné vers cet Occident pourri qui sait faire de la musique, fabriquer des jeans et produire quelques écrivains. Tous ensemble, ils sont très seuls dans un Moscou dont ils ne peuvent qu’effleurer la surface.
Le narrateur, lui, est une sorte de Droopy du sexe. La liberté de mœurs a un goût saumâtre. Il drague, propose, tente sa chance, mais son principal opposant est en lui, comme découragé d’avance. « Je l’ai prise contre moi mais elle a tardé à répondre à mes invites et mon désir s’est évanoui ; nous avons dormi jusqu’au matin. » Madeleine, Zoya, Talia, Anastasia, Galia, Isadora, Hind ; tant d’autres, avec leur jeunesse et leurs jupes courtes, leurs histoires violentes ou ordinaires (ou les deux à la fois) arpentent les couloirs, dansent devant les pick-up, sans que la kommandantka s’en préoccupe. L’avortement est légal mais fait perdre son permis de séjour dans la capitale ; alors on a recours aux faiseuses d’anges. Le passé souvent guette le présent.
De ce portrait de groupe, qui vaut pour les hommes y compris Hans le trop bel Allemand de RDA, émane un sentiment d’attente. « ... Un État dirigé par des vieillards conservateurs, contre les homosexuels, contre la liberté. Évidemment, il y avait une tension. Quant aux femmes, d’après ce que j’ai vu, il se dégageait d’elles une mélancolie profonde. »
Oui, peut-être, entre promenades neigeuses, fabrication d’alcool maison, grisaille des immeubles, le livre de Sonallah Ibrahim dit-il d’abord le sentiment confus d’une jeunesse à laquelle on répète que la révolution a eu lieu, alors qu’elle l’espère.
L’autre inévitable question, Sonallah Ibrahim l’attend aussi. Mais cette fois, sans aucune ironie et même avec une prudence sans doute inspirée par les islamistes. Ou bien un peu de pessimisme de la raison, et d'optimisme de la volonté, allez savoir. Oui, ce général Sissi désormais maréchal, alors ? « En 2011, il y avait une force révolutionnaire, mais sans direction, sans programme. En 2013, quand Sissi a pris le pouvoir, l’État entier était en crise, l’institution menacée. À cet instant, il est apparu comme une option possible. Vous savez, la police a un contentieux avec les protestataires, et c’est l’armée qui nous protège contre elle. » Et il ajoute, avec ce souci de précision qui caractérise ses récits : « Mais ce n’est qu’un avis très temporaire. Sissi peut accomplir quelque chose. Il peut aussi bien être éjecté, comme ceux qui l’ont précédé ! »
Le Gel, de Sonallah Ibrahim, traduit de l’arabe (Égypte) par Richard Jacquemond, 308 pages, Actes Sud/Sindbad, 22,80 €. Extrait ici.
Cette odeur-là, de Sonallah Ibrahim, traduit de l’arabe (Égypte) par Richard Jacquemond, 76 pages, Actes Sud/Babel, 6,50 €.
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