A cœur ouvert

« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » (Racine, Andromaque acte V, scène 5).

Beaucoup d’internautes vont se demander pourquoi un tel article assez éloigné de leur préoccupation sur ce site : la situation politique en Guinée avec les interminables querelles byzantines autour de la CENI, les tueries récentes de Zowota, l’impunité, la dictature, etc. ces questions me préoccupent aussi. Néanmoins, mes préoccupations quotidiennes ne s’arrêtent pas là « car l’homme ne vit pas que de pain ». Sa quête de liberté embrasse un domaine infinidimentionnel. Serais-je un cas pathologique parmi d’autres ? C’est cela aussi la Guinée. Depuis ma tendre enfance, les serpents on hanté mes pensées et mon imaginaire. C’est plus fort que moi. Ayant grandi à Télimilé, tous les petits marigots des environs, je les connais pour y avoir pêché du menu poisson, à la ligne ou à la nasse. Petites ou grandes, toutes les rivières ont un « propriétaire » : un serpent. Que de fois en me rendant à l’école primaire de très bon matin, j’avais la terrible appréhension de me retrouver nez à nez avec « Lary Meindia », le maître du petit ruisseau qui prend source au bas de la colline où est construit l’actuel hôpital régional. J’ai donc toujours été obsédé par les serpents. Peut-être que mon cas relève de l’ethnopsychologie, voire de l’ethnopsychiatrie ou de l’ethnopsychanalyse. Pour ma part, il ne faut pas aller chercher si loin car je suis le fruit de deux lignées : peule et soninké, qui toutes les deux ont entretenu un mythe du serpent.

Deux héritages

Par mon père, je suis peul et par ma mère, je suis soninké. Ces deux peuples sont dit-on venus du Proche-Orient en passant par l’Egypte pharaonique. Ils auraient même une certaine parenté juive. En particulier les Peuls considèrent la Reine de Saba, Bilquis mentionnée dans le Coran et la Bible auprès de Salomon, comme leur tante. Les migrations ont conduit ces deux peuples au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Tout deux se rattachent à un être mythique qui est un serpent. Chez les Peuls, c’est le python Tyanaba et chez les Soninkés c’est le grand Bida. Selon nôtre père A Hampaté Bâ :

« On peut dire que le serpent est un symbole majeur dans presque toutes les traditions du monde, à commencer par la tradition africaine où il occupe une place très importante. Essentiellement énigmatique et ambivalent, son symbolisme peut être positif ou négatif, faste ou néfaste. Il peut tout symboliser un dieu ou un diable. Selon les légendes, on voit tour à tour l’homme et le serpent se présenter comme des amis étroitement complémentaires, presque des frères, ou comme des ennemis irréductibles. Dans les mythes, le serpent semble être au commencement du processus de la création, l’homme se situant à son aboutissement. Il est en rapport avec la vibration primordiale émanée du Dieu créateur suprême. Dans les dessins rupestres, il est souvent désigné par un trait ondulé replié sur lui-même, ou parfois brisé.

La tradition poullo-mandingue connaît le serpent sous divers aspects symboliques et donne chaque fois un nom spécifique. Dans la tradition mandingue, le python ni’nki-na’nkan est censé être l’excavateur des lits des cours d’eau qui ont formé le fleuve Djoliba (Niger). Dans les traditions bambara-malinké du Komo et du Koré, le serpent symbolise l’infini et l’horizon inaccessible. Parfois appelé « ceinture de la terre », il symbolise également l’éclair, donc la rapidité. Les liseurs de traces interprètent les empreintes qu’il laisse dans la poussière après s’y être lové. Sous un autre aspect, l’arc-en-ciel est considéré comme un serpent céleste multicolore buveur de l’eau de pluie; en tant que tel, il est le symbole du néfaste qui engendre la sécheresse.

Chez les Peuls, le serpent mythique Tyanaba, considéré comme le propriétaire des bovidés au nom de Guéno, a amené les troupeaux au cours d’un long périple d’ouest en est; ses lieux de campement sont cités par la tradition. L’un des grands ancêtres des pasteurs peuls, LLo, fut considéré comme son frère jumeau et hérita d’une partie de ses animaux. Au Benin, on voue un culte spécial aux pythons sacrés, particulièrement à ceux qui sont conservés dans le temple d’Abomey.

La tradition soninké connaît Bida, le grand serpent qui habitait le puits mystérieux de Ouagadou et qui exigeait qu’on lui sacrifie chaque année (ou tout les sept ans selon certaines versions), une jeune fille vierge choisie par un comité de sages. En échange de ce sacrifice, Bida en tant que dieu, maître et formateur du minerai, assurait la richesse en or du Ouagadou. Le meurtre de Bida causa , selon la légende, la destruction de l’empire du Ouagadou.

D’une manière générale, dans les mythes africains, le serpent a souvent une « charge » sacrée très positive, notamment lorsqu’il est associé à la notion de fécondité. Il est également associé à la notion de cycle et de renouvellement en raison de sa mue. Sa tête est censée recéler toute sa puissance occulte. »

La boucle est ainsi bouclée. Ma mère est Sakho, et elle a pour ancêtre Mamadou Sakho, celui-là même qui tua le Bida, mettant ainsi fin à ce culte. L’acte de Mamadou Sakho montrerait ainsi que l’Islam s’est non seulement imposé dans le Wagadou, mais qu’il a osé le geste sacrilège, la négation du dieu qui habitait le puits sacré. Je me rappelle que ma mère, pourtant une croyante ne voulait pas que l’on tue une certaine espèce de serpents et si par hasard elle trouvait sur son chemin un serpent mort, elle l’ensevelissait à défaut, elle le recouvrait de quelques branchages. Que dire aussi du  petit serpent noir dans le premier roman de Camara Laye, le génie de son père qui était forgeron ?

Rappelons au passage que les Peuls et les Soninkés furent les premiers à embrasser l’Islam en Afrique Noire et que la première guerre de propagation de l’Islam fut lancée par les Almoravides au Wagadou.

 

L’Islam et les serpents

Contrairement à l’Ancien Testament, le Coran fait allusion au serpent seulement dans les passages où le prophète Moïse affronte les magiciens de Pharaon et où son bâton transformé en grand serpent avale ceux des magiciens.

Par contre la tradition fait davantage cas des serpents. C’est ainsi que prononcer le nom du prophète Noé nous protège de leurs piqures. Par ailleurs, certains serpents sont considérés comme des djinns, dont certains sont musulmans. Dans ces conditions, avant d’en tuer un, la tradition voudrait que l’on s’assure dans la mesure du possible s’il ne s’agit pas d’un djinn musulman.

Descendant par ma lignée maternelle de Mamadou Sakho qui mit fin au culte du Bida et par ma lignée paternelle d’un pieux ancêtre Amadou Danédio (que je partage avec Ibrahima Kylé d’ailleurs) et dont deux arrière-petits-fils furent parmi les neuf marabouts ayant déclenché l’insurrection musulmane victorieuse au 18ème siècle au Fouta Djallon, vous comprendrez mieux chers amis internautes mes inclinaisons personnelles. Je suis le fils des briseurs des mythes et des fétiches dans mes deux lignées. Dieu fasse que j’en sois un digne descendant !

Was salam

El Hadj Diallo Boubacar Doumba

 

 

 

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