Un drame mondial dans le ciel ukrainien
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- Catégorie : Actualités
- Mis à jour le samedi 19 juillet 2014 03:20
- Publié le vendredi 18 juillet 2014 15:18
- Écrit par Marie Jégo
Moscou : un avion de ligne malaisien a été abattu au-dessus de l'Est séparatiste. 298 personnes ont trouvé la mort
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Sur les lieux du crash, près de Hrabove, dans la région de Donetsk, vendredi 18 juillet au matin. MARIA TURCHENKOVA POUR " LE MONDE " Qui a tiré sur le Boeing 777 des lignes malaisiennes, abattu au-dessus de l'Ukraine jeudi 17 juillet, avec 298 personnes à son bord ? Il était environ 16 h 20 jeudi 17 juillet lorsqu'un avion civil de Malaysia Airlines, parti d'Amsterdam pour Kuala Lumpur, a disparu des radars alors qu'il survolait l'est de l'Ukraine. Juste avant de pénétrer dans l'espace aérien russe, l'appareil s'est écrasé non loin du village de Hrabove, dans la région de Donetsk, avec 298 personnes à bord (283 passagers, dont 3 enfants, 15 membres d'équipage), aucun n'a survécu. Il s'agit du deuxième appareil perdu en quatre mois par la compagnie, après le vol MH370 mystérieusement disparu le 8 mars alors qu'il faisait route vers Pékin. Une partie des passagers morts jeudi étaient des chercheurs, des praticiens et des militants qui se rendaient à la conférence internationale sur le sida qui devait se tenir dimanche à Melbourne (Australie). Outre les 154 Néerlandais, l'avion transportait 43 Malaisiens (dont 15 membres d'équipage), 27 Australiens, 12 Indonésiens, 9 Britanniques, 4 Allemands, 5 Belges, 3 Philippins, un Canadien, selon le dernier décompte fourni par Malaysia Airlines vendredi matin. Les premiers arrivés sur les lieux de la catastrophe étaient les séparatistes qui tiennent fermement la zone, théâtre de combats incessants ces derniers jours. Des images de la carcasse fumante du Boeing ont aussitôt été diffusées par toutes les chaînes russes. On y voyait des personnes exhibant des passeports étrangers (néerlandais, malaisiens) retrouvés dans les débris de l'appareil. Selon les commentaires diffusés à la télévision et sur les réseaux sociaux, l'avion a été littéralement pulvérisé, ses fragments se sont dispersés à plus de 15 kilomètres à la ronde. Sur la Toile, des habitants ont raconté avoir vu " les corps de passagers de type asiatique restés attachés à leurs sièges ". Le crash de l'avion malaisien a suscité la consternation internationale, menaçant de transformer le conflit russo-ukrainien en crise mondiale. Le président américain Barack Obama a réclamé une enquête " rapide " et " sans entraves ", lors d'une conversation téléphonique avec le premier ministre néerlandais Mark Rutte, dont le pays comptait 154 ressortissants à bord. Le Conseil de sécurité de l'ONU devait se réunir vendredi après-midi pour une séance extraordinaire. L'enquête promet d'être longue et difficile. D'ores et déjà, les séparatistes ont mis la main sur les boîtes noires du vol MH17. " Elles seront transmises en exclusivité à Moscou ", a déclaré à l'agence Interfax le " vice-premier ministre " de la " République populaire de Donetsk " autoproclamée, Andreï Pourguine. Moscou et Kiev s'accusent mutuellement d'avoir abattu l'avion. Pour le président russe Vladimir Poutine, Kiev " porte la responsabilité de la terrible tragédie ". Rien de tel ne se serait passé " si la paix avait régné dans ce pays, si les opérations militaires n'avaient pas repris dans le sud-est de l'Ukraine ", a-t-il expliqué à l'agence Ria-Novosti, jeudi, peu après une conversation téléphonique avec son homologue américain Barack Obama. A Moscou, les scénarios les plus fous sont évoqués. Plusieurs médias reprenaient ainsi les allégations d'une source anonyme au sein de Rosavia, la compagnie aérienne publique, selon laquelle l'armée ukrainienne aurait tiré sur le Boeing en pensant atteindre l'avion personnel du président Vladimir Poutine. A Kiev, le président Petro Porochenko a dénoncé un " acte terroriste " à mettre au compte des séparatistes. " Nous soulignons que les forces armées ukrainiennes n'ont pas effectué de tirs susceptibles d'atteindre des cibles dans les airs ", a-t-il précisé. Au-delà des accusations mutuelles et des supputations émotionnelles, tout indique que le Boeing 777, qui volait à plus de 10 000 mètres d'altitude, a été abattu par un équipement lourd, comme un missile sol-air de type Buk, une production russe présente dans l'arsenal des armées russe et ukrainienne. Les experts des services de renseignement américains optent pour cette version. La presse russe le dit aussi. " Qui a abattu l'avion ? ", titrait vendredi le quotidien des affaires Vedomosti. " La riche histoire des activités de guerre impliquant des séparatistes ou des groupes armés n'a jamais vu d'insurgés abattre un avion de passagers. Des missiles puissants tombent rarement entre leurs mains ", avance le quotidien. Vedomosti rappelle que des exemplaires de ces missiles à moyenne portée sont tombés récemment entre les mains des insurgés pro-russes de l'est de l'Ukraine. En s'emparant, le 29 juin, de l'unité de défense antiaérienne A1402 de l'armée régulière ukrainienne dans la région de Donetsk, les rebelles ont saisi des véhicules porteurs de missiles sol-air Buk (SA-11 selon la terminologie de l'Otan). Ils ont alors publié des photos de leur prise sur le compte Twitter de la " République de Donetsk ". Vendredi matin, Kiev a démenti que ces équipements aient été pris. Un lourd faisceau de présomption pèse sur le camp séparatiste. Son chef militaire, Igor Strelkov, un ancien du GRU (services secrets de l'armée) qui mène la danse à Donetsk, la capitale du Donbass tombée aux mains des rebelles prorusses, a beau jurer que ses troupes n'ont pas les moyens d'abattre un avion volant à plus de 10 000 mètres, les réseaux sociaux l'ont trahi. Jeudi, une heure et demie après la catastrophe, il se félicitait sur sa page Vkontakte (le Facebook russe), de ce que ses troupes avaient abattu un avion de transport militaire ukrainien An-26, à l'endroit même où l'avion de ligne malaisien venait de s'écraser. Sa page montrait une vidéo de l'endroit d'impact de l'appareil abattu, le même où s'avérera-t-il plus tard, est tombé le Boeing. Son commentaire était on ne peut plus limpide : " On vient d'abattre un An-26 près de Snijné, il traîne quelque part derrière la mine Progress ", " on leur avait bien dit de ne pas traîner dans le coin ". Un peu plus tard, ce passage a été effacé mais il est resté malgré tout sur la Toile grâce à des captures d'écrans. Encore plus troublant, les services de sécurité ukrainiens (SBU) ont publié dans la soirée l'interception de ce qu'ils ont présenté comme une conversation entre deux chefs rebelles juste après le crash. " Ce sont les Cosaques du poste de contrôle de Tchernoukhine qui ont abattu l'avion. Il s'est désintégré dans l'air ", explique un rebelle dénommé " Major " dans ce qui ressemble à un rapport à son supérieur. " Et alors ? ", interroge ce dernier, appelé " Grek ". " C'est un avion civil à 100 % ", répond " Major ". " Y a-t-il des armes ? ", s'enquiert " Grek ". " Non, rien, juste des affaires civiles "… Par ailleurs, force est de constater que le camp des prorusses de l'Est ukrainien est passé maître dans l'art d'abattre les avions. Lundi 14 juillet, c'était un avion de transport militaire ukrainien An-26. Mercredi 16 juillet c'était le tour d'un chasseur ukrainien Sukhoï-25, abattu dans la même zone géographique que le Boeing. En revanche, l'armée ukrainienne qui encercle Donetsk et tient en échec les séparatistes prorusses dans la région, n'a guère besoin de faire usage de missiles sol-air, et pour cause : la rébellion n'a pas d'aviation. Les conversations et les messages des rebelles, affichés puis prestement retirés, tendent à accréditer la thèse selon laquelle l'appareil a été abattu par mégarde par le camp séparatiste, qui l'aurait confondu avec un avion ukrainien. Le drame du Boeing abattu vient rappeler que des armes lourdes sont aux mains de quelques têtes brûlées sans expérience de leur maniement. Si cette hypothèse était avérée, la crédibilité des séparatistes et de Vladimir Poutine, qui les soutient en sous-main, sera fragilisée. Saura-t-on un jour ce qui s'est passé ? A ce jour, tous les ingrédients sont réunis pour que l'enquête " sans entrave " réclamée par la communauté internationale n'ait pas lieu. Les séparatistes qui contrôlent la région n'ont aucun intérêt à faciliter le travail des enquêteurs, quoi qu'en dise l'OSCE (l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), qui assure avoir reçu des gages vendredi matin, mais dont les observateurs ont été capturés à maintes reprises et gardés en otages pour servir de monnaie d'échange aux rebelles. Marie Jégo © Le Monde |
