Le fiasco de la grande mosquée de Marseille
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- Mis à jour le samedi 8 octobre 2016 14:03
- Publié le samedi 8 octobre 2016 13:57
- Écrit par Gilles Rof
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Depuis le lancement du projet, en 2007, la dynamique s'est enlisée. Il a été arrêté le 3 octobre, dans l'indifférence
L'enterrement a suscité peu d'émotion. A Islah, la " mosquée du marché aux puces ", comme on l'appelle ici, les fidèles affluent, vendredi 7 octobre, pour la grande prière. C'est la première depuis l'annonce, lundi, de l'abandon du projet de grande mosquée à Marseille. " Personne ne m'a parlé de la grande mosquée cette semaine, assure Leila Hireche, gérante d'un magasin de vêtements islamiques. Les gens n'y croyaient plus depuis longtemps. "
" Ils ont abandonné le projet ? s'étonne Slimane. Je n'étais même pas au courant. "" Ceux qui ont fait des dons pour la construction sont tristes et en colère, souligne Salah Benmessaoud, figure associative du quartier. Mais les autres ne s'y intéressent pas. "
Devant l'entrée, un homme, mégaphone en main, quête pour la mosquée des Cèdres, qui sort de terre non loin de là. " Les musulmans sont passés à autre chose, assure-t-il.Notre mosquée est un petit projet, pour le quartier, qui coûte un peu plus de 1 million d'euros. "
Pour le sociologue Vincent Geisser, qui suit le dossier depuis ses débuts, ces réactions ne sont pas surprenantes. " Il y a vingt ans, le projet faisait rêver les musulmans de Marseille, rappelle le chargé de recherche au CNRS, spécialiste de l'islam. Les élites politiques, religieuses, économiques musulmanes de la ville se sont mobilisées. Mais, depuis, la dynamique s'est rompue, la lassitude a gagné. Aujourd'hui, c'est plutôt chacun son projet de quartier. La grande mosquée est -devenue un non-sujet. "
Le conseil municipal de Marseille a mis un terme au bail emphytéotique de cinquante ans concédé en juillet 2007 à l'association qui devait " constituer et gérer la grande mosquée de Marseille ". La décision, votée par la majorité Les Républicains (LR) et le Front national (FN), a confirmé que l'édifice, bâtiment symbole dans une ville qui compterait plus de 200 000 musulmans, ne verrait pas le jour sur le site des anciens abattoirs de Saint-Louis (15e).
Putsch politique
Samia Ghali, sénatrice socialiste (PS) et maire du secteur concerné, a dénoncé " un affront aux Marseillais de confession musulmane " et un signe concédé aux électeurs du FN. Mais la réaction de la principale opposante au sénateur et maire de la cité phocéenne, Jean-Claude Gaudin (LR), n'a guère été suivie d'échos. Comme si l'abandon d'un projet financièrement lourd et électoralement sensible en vue de la présidentielle et des législatives gênait finalement peu de monde.
A Islah, certains pointent la responsabilité du cabinet du maire, qui, courant 2002, a écarté les représentants de cette mosquée, l'une des plus importantes de la ville. " La première cause de l'échec, c'est l'absence de volonté politique, insiste l'ancien imam Haroun Derbal. Nous avions proposé une élection de trois collèges regroupant les imams, les associations et la société civile pour piloter le dossier... La mairie a préféré coopter ses interlocuteurs. "
Vincent Geisser tempère l'appréciation. " Il y a deux interprétations extrêmes : les musulmans marseillais n'ont pas su s'organiser ou la mairie a fait capoter le projet. La vérité se situe à mi-chemin. -L'interventionnisme municipal a ignoré les dynamiques locales et les musulmans n'ont pas été à la hauteur de l'enjeu. "
Pour beaucoup d'acteurs, le fiasco s'est écrit dès 2010, peu après la pose de la première pierre. A l'époque, la mosquée est sur ses rails. En 2008, une équipe d'architectes (BAM) a remporté le concours et chiffré les 6 800 mètres carrés de salles de prière, la bibliothèque, le restaurant et l'école théologique à 22 millions d'euros.
La mosquée de Paris abonde pour 166 000 euros, le Sénégal pour 50 000, les Comoriens de Marseille récoltent 60 000 euros... Mais une assemblée générale houleuse évince Nourredine Cheikh, le président, à qui l'on reproche sa proximité avec la municipalité de M. Gaudin et avec l'Algérie, financeur potentiel.
La nouvelle équipe place à sa tête l'imam Abderrahmane Ghoul, marocain d'origine, vice-président du Conseil régional de la communauté musulmane (CRCM), tandis que la conseillère régionale -Fatima Orsatelli (PS), déjà au bureau, devient trésorière. La mairie dénonce un putsch politique et, diplomatiquement, le changement agace l'Algérie. " A Marseille, on reste encore dans le cadre d'un islam consulaire, fortement lié aux enjeux de représentation des pays ", explicite Vincent Geisser.
" Rupture avec la communauté "
Désormais accusée d'incompétence, l'association La Mosquée de Marseille rejette la faute sur la municipalité. " Depuis 2013, nous avons souhaité revoir le projet, trop grand, et le bail dont le loyer était trop important, assure Ammar Bakezi, son secrétaire. Le maire n'a jamais donné suite. "
" Avec les “printemps arabes”, des Etats financeurs comme la Tunisie ou l'Egypte ont reculé ", complète Mme Orsatelli, qui a quitté son poste de trésorière en 2015. Aujourd'hui, le président Ghoul reconnaît ne plus avoir d'argent en caisse, mais promet que les comptes ont été tenus avec transparence. La municipalité, elle, s'en tient aux 62 259 euros de loyers en retard et à un chantier qui n'a jamais démarré.
Sur le site de Saint-Louis, le bâtiment promis à la grande mosquée est un squelette tagué et vandalisé. Un portique tout neuf, prototype de la future façade, trône au milieu des gravats. " L'association dit qu'elle souhaitait une mosquée plus petite, mais, même revue, elle n'aurait pu la financer, s'agace l'architecte Maxime Repaux. En trois ans, elle n'a pas su réunir ne serait-ce que 1 million d'euros ! " Sa structure a amorcé une procédure en juillet pour obtenir le paiement d'un reliquat de prestations.
Mercredi 5 octobre, sur France Inter, M. Gaudin a assuré être prêt à proposer un autre terrain pour un nouveau projet. " On est plutôt reparti pour dix ans, prévoit le conseiller d'arrondissement Saïd Ahamada. Le message politique est clair. Sur le court terme, c'est gagnant pour Gaudin, qui rassure son électorat de droite. Sur le long terme, c'est une vraie rupture avec la communauté. "
Gilles Rof
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