David Bowie, l'extraterrestre
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le mardi 12 janvier 2016 08:57
- Publié le lundi 11 janvier 2016 13:49
- Écrit par Sylvain Siclier
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La mort de l'étoile
britannique, qui venait de fêter ses 69 ans et de sortir un nouvel album, a été
annoncée lundi 11 janvier. Par sa voix, son attitude, ses personnages, ses
innovations, il a marqué l'histoire de la musique
Le dernier vidéoclip de David Bowie pour
la chanson Lazarus, diffusé le 7 janvier, montrait le chanteur,
le visage à moitié caché sous un bandeau sur un lit d'hôpital. Il avait
suscité quelques commentaires de fans qui y voyaient là comme une image
annonciatrice.
Le matin du 11 janvier, le compte
Facebook officiel de l'un des artistes les plus réputés du monde de la pop et
du rock, dont les approches musicales, le parcours auront été une constante
quête de renouvellement, d'expérience et d'attentions à de nombreuses
disciplines (théâtre, mime, musique, cinéma, peinture...) a annoncé sa mort, "
paisiblement, après une bataille courageuse de 18 mois contre le cancer
". Une information qui a laissé d'abord incrédule. Un nouvel
album de Bowie, Blackstar, venait d'être publié, le 8 janvier,
jour anniversaire de ses 69 ans, un spectacle musical était actuellement joué
dans un petit théâtre new-yorkais, à la conception duquel Bowie avait
participé. Les proches, dont des musiciens, avaient à ces occasions donné de
ses nouvelles, soulignant sa vitalité, son enthousiasme pour ses dernières
créations.
David Bowie aura parfois été présenté
comme un artiste caméléon, adaptant son travail, en particulier musical,
sinon complètement aux modes et aux airs du temps, mais en en ayant une
conscience aiguë, les faisant siennes. Le music-hall, le folk hippie, le
glam-rock, la soul, le funk, la pop, les musiques électroniques... auront été
quelques-unes des genres qu'il avait abordés, y donnant à chaque fois une
couleur, une personnalité. Sa voix passant de la caresse jusqu'au cri, dans
de nombreuses nuances, faisant passer une forme de dramaturgie dans
l'expression.
Au cours des années, il endossera aussi
le costume de personnage, des doubles possibles. Le jeune homme tranquille de
ses débuts, dandy et élégant, jouera sur le travestissement dans la fin des
années 1960, son personnage le plus célèbre pour le grand public, Ziggy
Stardust, sera comme un avatar représentant la star du rock avec paillettes,
dans l'ascension vers la gloire et la chute, Halloween Jack, sorte de pirate
annonciateur du punk, le Thin White Duke, probablement le plus proche de ce
qu'il vit alors, vers la fin des années 1970, miné par une consommation
importante de cocaïne, Pierrot lunaire au début des années 1980...
Né le 8 janvier 1947 à Londres,
David Robert Jones est le deuxième enfant d'Haywood Jones et Margaret Burns.
Il a un demi-frère, Terry, son aîné de dix ans, qui aura une importance
primordiale dans son éducation musicale. C'est lui qui l'emmène à ses premiers
concerts de jazz, qui l'initie à la culture. Plusieurs chansons de Bowie,
dont All The Madmen ou The Man Who Sold The World, évoqueront
cette figure fraternelle, qui se suicidera en 1985 après des années de
traitements pour troubles psychiques.
Le chant, Bowie le pratique d'abord dans
la chorale de son école. Il écoute aussi du rock. Il étudie la musique, prend
des leçons de saxophone, son premier instrument, dont il jouera dès ses
premiers groupes, au début des années 1960, The Kon-Rads, The King Bees, The
Mannish Boys ou The Lower Third, et qui restera un instrument de référence
dans sa discographie. Fin 1965, alors qu'il a déjà enregistré quelques
45-tours, il change de nom, Bowie, en référence à un modèle de couteau.
La carrière de Bowie, sous son nom
d'artiste, est encore balbutiante. Il rencontre le mime Lindsay Kemp, avec
qui il va parfaire son travail sur le corps, la gestuelle. Il enregistre un
premier album, David Bowie, publié en 1967, sans succès. Il
fréquente le milieu musical londonien, en pleine période psychédélique,
marqué en particulier par la personnalité de Syd Barrett (1946-2006), le
premier guitariste de Pink Floyd. C'est d'abord une vie de bohème, sans le
sou, avec des interrogations sur son futur, lui qui est mû par le désir d'être
reconnu.
Cela semble venir avec le succès de la
chanson Space Oddity, tirée de l'album du même nom publié en novembre
1969, qui raconte l'histoire d'un astronaute le major Tom. Elle a été
enregistrée avec celui qui deviendra le collaborateur régulier de Bowie, le
bassiste et producteur Tony Visconti. Bowie est alors encore dans une
ambiance folk, avec déjà des bizarreries musicales. En novembre 1970,
avec l'album The Man Who Sold The World, Bowie, qui a rencontré le
guitariste Mick Ronson, met plus de rock électrique dans sa musique. Sur la
pochette il pose vêtu d'une robe.
Périodes dépressives
Hunky Dory, en décembre 1971, avec la chanson Life On Mars, marque un
retour provisoire vers une manière plus folk et apaisée. Mais la révélation
au grand public et le début, en Grande-Bretagne d'abord, d'une bowiemania, se
feront quelques mois plus tard avec le personnage de Ziggy Stardust, et une
musique de pleine énergie rock, jouée avec le groupe The Spiders From Mars.
Maquillages, costumes flamboyants, paillettes, ambiguïté sexuelle, tout est
mis en œuvre pour conquérir le monde du rock. The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the
Spiders from Mars sort en juin 1972.
Bowie fait sensation, la presse se
l'arrache, les réactions d'adoration des fans à concerts sont comparées à
celles qui ont accompagné les Beatles au début des années 1960, lors d'une
longue tournée, qui passera par les Etats-Unis où l'accueil est similaire,
prendra fin le 3 juillet 1973. Un autre disque, Aladdin Sane,
plus construit, plus ambitieux dans ses sources musicales, avec des éléments
de jazz free et d'atonalité, paraît en avril 1973. Bowie, a pris le
temps de produire deux de ses idoles, Iggy Pop et Lou Reed.
Une nouvelle phase va débuter avec Diamond
Dogs, à l'origine pensé comme une adaptation du roman 1984, de George
Orwell. Avec des chœurs, des vents, une imprégnation de la soul music, qui va
être plus présente encore dans le disque suivant Young Americans (mars
1975), enregistré aux Etats-Unis et auquel participe une autre idole de
Bowie, John Lennon, pour deux chansons, Across The Universe, reprise
des Beatles, et Fame, cette dernière dans une approche funk qui va
être au cœur de Station To Station, grand œuvre de l'année 1976. Les
spectacles sont de formidables moments d'intensité. Epuisé par l'activité
incessante de sa gloire et la consommation massive de drogues, en particulier
la cocaïne, marqué par des périodes dépressives, Bowie apparaît au cinéma
dans le film L'Homme qui venait d'ailleurs, de Nicolas Rœg.
Suivra ce qui a été appelé la trilogie
berlinoise avec les disques Low (1977), Herœs (1978, le seul
enregistré à Berlin), et l'un de ses plus grands tubes, la chanson titre, et Lodger
(1979). Bowie a rencontré Brian Eno et Robert Fripp, il s'intéresse aux
musiques électroniques planantes, faites d'ambiances plus étales. Il part un
temps vivre à Berlin, où il décroche de son accoutumance, met de l'ordre dans
sa vie, commence à s'éloigner de la vie publique, pour réapparaître seulement
à l'occasion de la sortie d'un disque ou d'une tournée, ce qui sera, dès
lors, un mode de vie dominant.
A partir des années 1980, qui débutent
avec la parution du disque Scary Monsters et la chanson Ashes to
Ashes, qui le montre en Pierrot, souvenir des années de mime, David Bowie
est désormais une institution de la pop et du rock. Il est cité par des
dizaines de musiciens comme une influence majeure, tant par sa manière de se
mettre en scène, de jouer avec des personnages, que par sa musique. Il va
connaître son plus grand succès commercial avec l'album et la chanson Let's
Dance, en avril 1983, collaboration avec le guitariste et
producteur Nile Rodgers, combinaison parfaite de funk, de pop et de disco. La
tournée Serious Moonlight Tour l'amène à jouer dans des stades devant plus de
2 millions de personnes.
Ses disques suivants seront un temps
moins définitifs. Il n'a plus rien à prouver. Il sait parfaitement mener sa
manière pop dans laquelle il glisse toujours des touches particulières, un
son du moment, une couleur, qui permettent de l'identifier. Un sursaut
artistique aura lieu à la fin des années 1990 avec Oustide (1995) et Earthling
(1997), traversés par des rythmiques électro, des combinaisons complexes.
Lors d'une tournée en 2004, il est
victime d'un malaise. Il est opéré pour un problème cardiaque. Il fera
quelques fugaces apparitions lors de concerts dans les presque dix ans qui
suivront, mais semble alors avoir décidé de mettre fin à sa carrière.
L'annonce surprise de la parution d'un album en janvier 2013, The
Next Day, sorte d'évocation musicale de son passé, l'avait remis sous le
feu des projecteurs, quand bien même il n'avait accordé ni entretien ni
n'était remonté sur scène à cette occasion.
Sylvain Siclier
© Le Monde
