L'homme qui murmurait à l'oreille des présidents
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- Catégorie : Culture
- Mis à jour le vendredi 19 août 2016 21:54
- Publié le vendredi 19 août 2016 13:53
- Écrit par Ariane Chemin
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![]() Sur le perron de l'Elysée, le visage de l'huissier sourit en l'apercevant gravir les marches : " Heureux de vous revoir. " Novembre 2011, Nicolas Sarkozy est parti au G20, à Cannes. Jean d'Ormesson a squatté son bureau pour jouer le président de la République des Saveurs du palais, un film de Christian Vincent sur la cuisinière présidentielle. Heureux de vous revoir ! L'huissier, un vétéran en livrée, salue l'écrivain comme une vieille connaissance. " Il n'avait pas bougé depuis Pompidou ", s'amuse l'académicien. Lui non plus, à vrai dire, ne s'était pas beaucoup éloigné. C'est une place inédite qu'a tenue Jean d'Ormesson dans le monde des lettres. Depuis le départ du général de Gaulle, en 1969, il a été un visiteur du matin et du soir aussi constant que la Ve République : une sorte de président du Conseil de la littératurequi viendrait adouber chaque chef d'Etat, un rôle taillé pour lui, rien que pour lui. Il le doit à son charme, à son talent de chroniqueur politique, sa culture, sa passion du pouvoir, son profil d'homme toujours fréquentable, mais aussi à son respect de l'institution : " Jean est un légitimiste dont l'œil aime la distance mais qui respecte la fonction et l'élection, souligne la journaliste Catherine Nay. Son regard incandescent rassure les présidents, son air heureux les convainc qu'ils font un beau métier. " " Chaque chef d'Etat se doit de connaître Jean d'Ormesson, ajoute-t-elle, à moins que ce ne soit l'inverse ? Il est aux présidents ce qu'Antoine Pinay était aux ministres des finances et aux économistes : un talisman. " Un homme fin qu'on peut consulter sur tous les sujets, y compris de société, qui n'a jamais soutenu de régimes totalitaires, contrairement à tant d'intellectuels, fou d'historiettes et de petites phrases, esprit vif qui fait la conversation lorsque vous êtes souffrant, et, jamais négligeable, un auteur de best-sellers très populaire auprès des Français. " Je n'ai jamais pensé à faire de la politique. " Ni songé une seconde à suivre les traces de son frère, Henri, qui fut haut fonctionnaire. " L'ENA ? Mais quelle horreur ! " Jean d'Ormesson a préféré rôder dans les couloirs et les antichambres, tel un Saint-Simon de son siècle, ou le spectateur engagé de Raymond Aron. C'est aussi une manière de se hisser à la hauteur des chefs de l'Etat. Quand son principal adversaire, François Mitterrand, l'allié des communistes et donc de l'" Est ", est élu, l'ancien directeur du Figaro l'accueille en personne, sur six colonnes de son journal. " Monsieur le Président, je vous convoque au Tribunal de l'Histoire ", dit le titre de son édito. Le septennat de Giscard d'Estaing, qui s'achève, a été un rendez-vous manqué. Etrange binôme. A 25 ans, Giscard et d'Ormesson ont tourné autour des mêmes femmes et du même monde ; ensuite, autour des mêmes idées, libérales et européennes. Mais c'est comme si le charme virevoltant de " Jean " n'avait pas opéré sur l'hyper-rationalité giscardienne. " Il ne faisait pas mon éloge – éloge, dans le sens d'un éloge de l'action, raconte Giscard. C'était un peu irritant. La presse à l'époque était pourtant combative. Mais Jean accorde beaucoup d'importance à ce qu'il est, et louer, c'est donner. " Jamais Jean d'Ormesson n'a été moins convié rue du Faubourg-Saint-Honoré qu'entre 1974 et 1981. Vingt-six visites au palais recensées, en revanche, entre 1981 et 1995 ! Dont le dernier tête-à-tête avec François Mitterrand à l'Elysée – Jean d'Ormesson investi dans le rôle d'exécuteur testamentaire d'un président bousculé par les révélations sur son amitié avec René Bousquet, l'ancien chef de la police de Vichy. " Quand je travaillais au Figaro, raconte l'ancienne journaliste Jacqueline Chabridon, je disais à Mitterrand : “Il faudrait que vous rencontriez d'Ormesson.” Mitterrand me répondait : “Pas question ! Il fréquente toute la droite la plus à droite !” " Et pourtant. De nouveau, ce sont les carnets littéraires qui racontent le mieux le futur académicien. Année 1978 du Journal de Paris (1963-1983), paru chez Plon en 2000, du chroniqueur littéraire du Figaro, Jean Chalon : " Mercredi 8 février. Déjeuner florentin au Meurice. Florence - Gould, une milliardaire influente - a réuni les Lacretelle, les Genevoix, les d'Ormesson. Jean d'Ormesson a déjeuné avec François Mitterrand. Quelqu'un dit : “Vous vous compromettez.” Jean réplique, en riant : “Qui est le plus compromis des deux ?” " Toujours cet art consommé de renverser les critiques comme d'autres la table, en retombant sur ses pieds. Jean d'Ormesson, François Mitterrand. Tant d'incompréhensions, mais tant de points communs. Ils ont connu tous deux l'avant-guerre. Ils partagent le goût des " petits " maîtres de la littérature. L'un et l'autre sont membres del'Association des amis d'Emmanuel Berl, l'auteur de Présence des morts, en 1956. Jean d'Ormesson s'était longuement entretenu avec l'essayiste en 1968 puis a publié, après sa mort en 1976, leur conversation (Tant que vous penserez à moi, Grasset, 1992). " Berl, grand témoin de la IIIe République, cristallise ce qui a fasciné Mitterrand et Jean d'O : la France comme pays de politique littéraire, note l'académicien Marc Lambron. Son fantôme a dû s'amuser quand Jean a fini par interpréter un clone de Mitterrand… " On retrouve Mitterrand et d'Ormesson à la même table, en 1983, lors d'un déjeuner à l'Elysée. L'écrivain François-Marie Banier, alors habitué du palais, prend des notes et sert de script, Jean-Marie Rouart ne perd pas une miette de la conversation. " Que pensez-vous du Fig'Mag ? Les gens en disent du mal ", interroge un convive. Le supplément hebdomadaire du Figaro est alors le grand succès commercial de la presse française, plus de 1 million d'exemplaires chaque samedi. C'est aussi le fer de lance contre la gauche SOS-Racisme et le " sida mental " qui aurait gagné, selon son directeur, Louis Pauwels, les esprits de la jeunesse mitterrandiste. Le silence se fait autour de la table. " Moi, j'aime beaucoup les articles de Jean d'Ormesson ", laisse tomber Mitterrand. Le dernier visiteur avant la passationLeur pas de deux reste une énigme. " D'Ormesson n'aime pas les aventuriers. Il n'a pas compris le président, il a seulement tenté de le deviner ", analyse son neveu Frédéric Mitterrand. Le 17 mai 1995, deux heures avant la passation de pouvoir avec Jacques Chirac, François Mitterrand, malade, perclus de douleur, reçoit son vieil adversaire à l'Elysée, autour d'un café et d'œufs brouillés. L'" affaire Bousquet " surgit juste avant de prendre congé. Mitterrand : " Vous reconnaissez-là, M. d'Ormesson, l'influence puissante et nocive du lobby juif en France. " D'Ormesson, sidéré : " M. le président, vos mots me font penser à ceux de ma grand-mère. " Les propos présidentiels font grand bruit lorsqu'ils sont dévoilés dans Le Rapport Gabriel que Jean d'Ormesson publie chez Gallimard, trois ans après la mort du chef d'Etat socialiste. Pourquoi ces confidences et pourquoi à Jean d'O ? La question a été posée jusqu'à l'épuisement. " Vous connaissez l'explication de Roger Hanin, le beau-frère du président : il a choisi le plus con ", avance gaiement d'Ormesson, comme ces êtres si sûrs d'eux qu'ils savent qu'ils peuvent se moquer d'eux-mêmes. L'écrivain évoque aussi un article du Figaro qui aurait plu, dit-on, au président. Vérification faite, l'article, " Un diable d'homme ", date du 9 janvier 1996. " J'ai posé la question au président, raconte Roland Dumas. Mitterrand m'a répondu : “J'ai voulu que les Français qui m'ont élu sachent tout de moi.” J'ai insisté : “Mais pourquoi d'Ormesson ?Vous aviez des amis socialistes.” Il m'a répondu : “J'ai eu une attitude assez dure avec son père, quand j'étais jeune député.” Je n'ai jamais très bien compris, c'était comme une histoire de famille. " Balladurien le temps du premier tour, l'académicien retrouve naturellement le chemin de l'Elysée sous Jacques Chirac. Le voilà de nouveau sur le perron pour un dîner officiel. Le couple présidentiel accueille ses invités. " Alors, d'Ormesson ? Toujours chiraquien ? ", lance le chef de l'Etat amusé. " Oui, monsieur le Président, chiraquien tendance Bernadette. " Un joli pas de côté, et toujours cette façon de mettre les épouses en avant et les rieurs de son côté. Jean d'O reprend des forces quand arrive Nicolas Sarkozy. L'énergie de son voisin de Neuilly le fascine. Sa femme, Françoise, en raffole. Sa victoire est une divine surprise. Revoilà " Jean " au palais, le 16 mai 2007, à la cérémonie d'installation à l'Elysée du nouveau président – Cécilia, sa robe en soie crème, les enfants. Cinq ans et des dizaines de chroniques politiques plus tard, l'académicien assiste au grand meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte, aux côtés de Gérard Depardieu. Deux monstres dans leur domaine, mais, cette fois, acteurs et académiciens ne pèsent pas assez lourd dans la balance. " Jean est comme ce pont des Arts qui, devant la Coupole, fait le lien entre la rive droite et la rive gauche, suggère un écrivain. Il sait que le vent peut tourner. " En bon chroniqueur politique, il est aussi un esprit curieux ; en vrai libéral, il sait que l'heure est à la triangulation, cette théorie volée à la sociologie par les communicants politiques. Jean d'Ormesson " triangule " comme un fou. En ce mois d'avril 2012, Jean-Marie Rouart lui réserve une surprise. Le journaliste et écrivain, qui a rallié Paris-Match depuis dix ans, est un ami de Valérie Trierweiler, alors compagne du futur président. " “Jean-Marie”, me dit-elle, “François aimerait beaucoup rencontrer Jean d'Ormesson”. Je range mon appartement et j'organise l'invitation. J'avais convié aussi l'écrivain Florian Zeller et sa femme, l'actriceMarine Delterme. Je pense que Jean a trouvé Hollande moins amusant que Sarkozy. " Est-ce avant ce dîner, ou après, ou jamais, que Jean d'Ormesson lâche cette phrase qui fait le tour de Paris, qui lui ressemble tant, mais dont il ne se souvient pas ? " La pensée que Hollande puisse me rendre hommage me terrifie. J'ai peur de mourir pendant son quinquennat. " Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, rêve de la grand-croix de la Légion d'honneur pour " son " doyen d'élection. Elle demande auparavant audience auprès du président pour s'assurer qu'il acceptera de la lui remettre. " Mais naturellement !, lui répond François Hollande. Dites aussi à Jean d'Ormesson qu'il pourra me répondre. " Le nom de l'académicien apparaît dans la liste de la promotion du 14 juillet 2014. " J'étais en Suisse. Je l'ai appris en lisant le journal. J'ai appelé Sarko, Juppé, Fillon : “Est-ce qu'il faut que j'accepte ?” Ils m'ont tous répondu : “Mais oui, Jean, c'est la République qui l'offre”. " Le coup de génie de HollandeCe 26 novembre 2014, Hollande arbore la mine gourmande d'un politique qui se réjouit du coup qu'il prépare et a " mis un soin jaloux " à la préparation de son discours, se souvient son ami et conseiller Olivier Lyon-Caen. Il connaît son adversaire bien mieux qu'on l'imagine. Chaque vendredi soir, au début des années 1980, le trentenaire écoutait " Vendredi soir " sur France Inter, l'oreille vissée au poste de radio comme alors tant de militants socialistes. Jean d'Ormesson canardait la gauche, diable et vindicte au corps. " Je me souviens très bien de ses émissions avec René Andrieu et Roland Leroy, de L'Humanité, raconte aujourd'hui le président. Il y avait aussi Claude Estier. D'Ormesson nous accompagne et berce nos souvenirs depuis des années. Il est irritant et séduisant à la fois, il a l'œil qui pétille, il le sait et c'est charmant, il est transgressif, sans nostalgie aristo, mais il a toujours été très à droite et reste un orléaniste. " Pour l'éloge de Jean d'Ormesson, Hollande a un coup de génie : il fait du d'Ormesson. " Vous avez réussi tout au long de votre vie à être aimé. Vos livres suscitent toujours des compliments, y compris de ceux qui ne les lisent pas. Je me suis interrogé sur ce mystère : pourquoi ce don de Dieu ? Pourquoi à vous ? Et pourquoi Dieu est-il si sélectif ? " Voilà Jean d'O presque désarçonné. " Après la cérémonie, Hollande m'a confié qu'en regardant la salle il s'était dit : “Il y a au mieux trois personnes ici qui ont voté pour moi” ", raconte l'académicien Pierre Nora. C'est la dernière fois que Jean d'Ormesson s'est rendu à l'Elysée. Au printemps, il a vu en tête-à-tête Nicolas Sarkozy. " Je ne connais personne qui vote pour vous ", l'a prévenu Jean d'Ormesson. " Normal, lui a répondu le président des Républicains, vous fréquentez une partie de la droite qui ne m'aime pas et des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés qui me détestent tous. " Quand il raconte ces anecdotes, Jean d'Ormesson lisse parfois sa main droite avec sa main gauche, doigts de l'une entre les phalanges de l'autre, on dirait des pattes de sphinx. " C'est un geste que j'ai pris à François Mitterrand ", avoue-t-il. L'ancien président était cet adversaire qui a fait aussi sa renommée. Le jour où il a appris sa mort, Jean d'O se trouvait au volant. Il a tourné le bouton de sa radio, arrêté sa voiture, et s'est mis à pleurer, tel le gardien des fantômes de la Ve, des forces de l'esprit, des ombres de l'Elysée. Ariane Chemin © Le Monde
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